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Entreprises / Actions / série d'hiver / Euronext / Stéphane Boujnah

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exclusif L’année 2025 vue par… Stéphane Boujnah / Président du directoire d'Euronext

EXCLUSIF. WanSquare a demandé à des économistes et dirigeants de grandes entreprises de livrer leur vision pour 2025 après une année 2024 marquée notamment par des tensions géostratégiques toujours aussi prégnantes, le début de la normalisation monétaire, de fortes incertitudes politiques en France ou encore la prise de conscience collective du décrochage de l’Europe. Chaque jour, nous publions leurs réponses aux questions que vous vous posez et leurs attentes pour l’année qui vient. Une série à lire, partager et conserver précieusement.
Stéphane Boujnah (Euronext)
Stéphane Boujnah (Euronext)

L’année 2024 a été celle des rapports Draghi/Noyer/Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour inverser la vapeur et sortir l’Europe de la tenaille USA-Chine ?

 

La seule chance de garder une influence quelconque à l’échelle mondiale, et plus simplement de préserver une certaine autonomie de décision en Europe, c’est de construire rapidement un marché unique intégré avec des règles identiques, et pas seulement similaires, dans tous les secteurs critiques, en ce compris l’énergie, les télécommunications et la finance. Car si le reste du monde respecte les Européens, c’est uniquement grâce à notre marché unique de 450 millions d’Européens. Il est essentiel que nous ayons en Europe beaucoup plus d’acteurs de taille mondiale, qu’il s’agisse de gestionnaires d’actifs, de banques ou d’infrastructures de marché. JP Morgan, la plus grande banque des États-Unis, a une capitalisation boursière d’environ 700 milliards de dollars. La plus grande banque de l’Union européenne est BNP Paribas, qui a une capitalisation boursière d’environ 70 milliards.

Le rapport Draghi est fondamental car il explique le paradoxe européen. L’Europe a un taux d’épargne de 13 % du PIB qui est le plus élevé de la planète ; mais une grande partie de cette épargne est exportée vers les États-Unis, alors même qu’une grande partie des fonds propres dont nous avons besoin est importée des Etats-Unis.

Le rapport Draghi nous dit qu’il faut créer une situation où l’épargne des Européens se dirige davantage vers les entreprises européennes. Les pistes qu’il propose sont intéressantes, comme l’accélération de l’union des marchés des capitaux, mais surtout une mobilisation plus forte de l’épargne des investisseurs européens vers les fonds propres des entreprises plutôt que vers le financement de la dette des États, et surtout vers des équipes de gestion européennes et vers des projets européens plutôt que vers des équipes de gestion américaines et des projets américains.

 

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions et comment anticipez-vous leurs impacts sur vos activités ?

 

Les développements récents aux Etats-Unis doivent nous alerter au plus haut point. Bien sûr, Make America Great Again avait déjà commencé avec l’Inflation Reduction Act du président Biden. Beaucoup d’acteurs industriels européens ont d’ailleurs déjà engagé des projets d’investissements aux Etats-Unis pour bénéficier des subventions publiques américaines, mais aussi de l’énergie qui y est deux à cinq fois moins chère qu’en Europe.

Les États-Unis sont désormais entrés dans une ère nouvelle de désinhibition unilatéraliste. Les anticipations liées aux premières annonces de Donald Trump commencent à produire leurs effets. La perspective de réduction massive des niveaux de régulation, de réduction des impôts et d’augmentation des tarifs douaniers, le tout accompagné de nominations rendant crédibles ces engagements, accentue l’attractivité du marché américain.

Il est donc fondamental que l’Europe prenne rapidement des initiatives. "Rapidement" est le concept qui doit s’imposer. Le problème n’est plus en Europe "quoi" mais plutôt "quand". Il vaut mieux faire un peu moins bien, mais très rapidement, plutôt que de faire mieux plus tard. L’urgence doit devenir une idée nouvelle en Europe.

Le rapport Draghi souligne d’ailleurs qu’une des frustrations de la construction européenne est qu’il faut en moyenne 19 mois entre une proposition de la Commission et une adoption définitive par le Parlement et le Conseil. Si on a une bonne idée maintenant, et qu’une telle proposition devient une réalité dans 19 mois, cela fera 18 mois que Donald Trump sera au pouvoir. Et il sera en train de préparer ses élections midterm.

L’élection de Donald Trump doit créer chez les Européens une réaction comparable à la crise Covid. Comme avec le Covid, il faut inventer dans l’urgence des dispositifs exceptionnels pour réagir à la nouvelle réalité qui s’installe aux Etats-Unis.

 

Depuis dix ans, on parle de simplification sans jamais la faire, au niveau français comme européen (discussion sur l’abandon partiel des obligations de déclaration de la directive CSRD). Néanmoins, tous les groupes font face à une complexification accrue. Quelles seraient vos propositions dans votre secteur d’activité en matière de simplification (administrative, fiscale, territoriale) ?

 

Il y a évidemment en Europe une urgence de simplification. On ne peut pas être seuls à appliquer des réglementations globales, notamment sur les ratios prudentiels, qui ont été mis en place après la grande crise financière de 2008. Ces ratios limitent la capacité des banques et des compagnies d’assurance à investir dans les fonds propres des entreprises. Or on sait que les Américains n’appliqueront pas ces ratios prudentiels.

À la suite de la crise de 2008-2012, qui survenait après 40 années de dérégulation dans le reste du monde, on a mis en place des dispositifs extrêmement rigoureux. Les règles d’aujourd’hui, extrêmement contraignantes, répondent parfaitement aux problèmes de l’Europe de 2008 à 2012. À l’époque, il y avait trop de risques dans les portefeuilles des banques et des assurances. Mais aujourd’hui, Mario Draghi nous dit qu’il n’y a pas assez de prise de risque en Europe.

De même, la France ne peut pas être l’un des rares pays à appliquer la réglementation européenne CSRD qui a créé des monstres de reporting bureaucratique totalement disproportionnés. Avec la Taxonomie et la réglementation DORA, les entreprises européennes sont au bord de l’asphyxie réglementaire.

Enfin, l’Europe ne peut pas retrouver le chemin de la croissance sans une simplification de l’allocation de l’épargne. L’Europe est un continent d’entrepreneurs. En France, entre 1860 et 1913, surtout à partir de 1875, et l’enracinement de la République jusqu’à la Première guerre mondiale, on a pu déployer un niveau d’investissement sans précédent. Pourquoi ? Parce que les gens, même très modestes, qui avaient un surplus d’épargne n’avaient pas d’autres solutions pour se protéger des risques de la vie que d’aller à la Poste pour acheter un bon du gouvernement ou d’aller à la banque pour acheter une action.

Aux Etats-Unis, si vous voulez du revenu au moment de la retraite, il faut acheter des actions quand vous êtes jeune. En Europe, il faut juste espérer que, le moment venu, les gens continueront à payer des taxes et des cotisations sociales. L’incitation à allouer une partie de son épargne vers les marchés actions est beaucoup plus faible dans un pays qui a un système de retraite centré sur la répartition.

Les trois ambitions de l’année 2025 pour les marchés de capitaux européens, et pour l’économie européenne en général, doivent donc être intégration accélérée, simplification radicale, et synchronisation nouvelle avec les réalités qui émergent aux Etats-Unis.

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