éditorial
Cette semaine où la France peut basculer dans le chaos
par Yves de Kerdrel
Le blocage des raffineries et des dépôts pétroliers a commencé. Le rail et notamment le fret SNCF ont décidé de bloquer le pays. Mardi, la France va basculer dans le chaos.
10/10/2010 - 08:54

Lecture 6 mn.
En déplacement, vendredi, à Rome, pour y rencontrer Benoit XVI, et assister dans la Basilique Saint-Pierre à la prière de Sainte Pétronille, utilisée jadis par les Rois de France, Nicolas Sarkozy était tenu au courant heure par heure de la dégradation du climat social. De l'avis de plusieurs conseillers du président, tout a commencé à basculer lundi dernier dans la soirée, lorsque des éléments de SUD ont bloqué des dépôts pétroliers appartenant à Total. Dés le lendemain la réaction, au Château, a consisté à accélérer le mouvement. Ordre a été donné à Gérard Larcher d'abandonner ses projets d'amendements en faveur des mères de famille, que l'Elysée a repris comme mesure officielle jeudi matin.
Comme l'a implicitement confirmé, vendredi dernier, Raymond Soubie, sur RTL, face au durcissement du mouvement en province et au blocage d'une centaine de lycées, la consigne a été donnée aux sénateurs d'accélérer le mouvement et de voter au plus vite la réforme. Après avoir approuvé le passage de 60 à 62 ans vendredi soir, ils devraient donc ratifierer la barre des 67 ans pour la retraite à taux plein, dés ce lundi.
90 PREAVIS DE GREVE
Le problème, assurent un grand nombre de dirigeants d'entreprises, c'est que cette précipitation est ressentie par les syndicats comme une provocation. Du même coup la journée de mobilisation du 12 octobre (la sixième depuis le début du mouvement) risque d'être bien plus dure que ce qui était prévu, alors qu'il y a encore une semaine, les défilés du 2 octobre marquaient un essouflement du mouvement. Selon les informations obtenues par WanSquare samedi soir auprès des pouvoirs publics, près de 90 préavis de grève ont été déposés dans les seuls réseaux de transport urbain pour la journée de mardi prochain, dont un tiers sont reconductibles et devraient être reconduits.
Mais la principale inquiétude de l'Elysée concerne ce qui se passe chez les extrémistes, notamment au sein des bataillons de SUD qui ont commencé à bloquer les dépôts pétroliers, et qui ont décidé de bloquer la raffinerie de Donges de manière reconductible. Ce mouvement lié à ce qui se passe dans les ports et à la tension au sein du fret SNCF, laisse envisager une véritable paralysie du pays à partir de mardi. Déjà dans la moitié sud de la France, les ménages constituent des stocks d'essence. Car si un tel mouvement préparé par les organisations trotskystes a bien lieu, les stations-service seront à sec à partir du prochain week-end.
GAUCHISATION DU MOUVEMENT SOCIAL
Ces informations rejoignent celles collectées par le Ministère de l'Intérieur. Brice Hortefeux a prévenu l'Elysée dés mardi dernier d'une volonté de durcissement du mouvement afin de bloquer le pays, avec le soutien des lycéens, au moins jusqu'aux congés de la Toussaint. Même si, par l'intermédiaire de Force Ouvrière, Raymond Soubie tente désespérément de faire retomber la pression, depuis vendredi, c'est un scénario du pire qui se prépare avec une France paralysée progressivement dés mardi, des lycées bloqués, et des mouvements spectaculaires, comme le débarquement de 2.000 salariés de l'automobile, vendredi, lors su Salon de l'Auto. Le tout avec un coût de 100 millions d'euros par jour pour l'économie française.
Cette gauchisation du mouvement social, qui n'a désormais plus rien à voir avec la réforme des retraites, stricto sensu, s'accompagne de la large place accordée par les médias à Jean-Luc Mélenchon (le leader du parti de gauche appelle ouvertement à un nouveau "Grand Soir"), et à des sondages laissant croire à un vaste soutien populaire à ces grèves (71 % pour le dernier indicateur publié).
ALERTE SUR LES EMPRUNTS D'ETAT
Mais la France n'est pas une île, et ces furoncles sociaux sont observés à la loupe par les marchés. C'est ce qui explique la forte remontée au cours de la semaine passée du spread entre le taux de rendement des emprunts d'état à 10 ans et le Bund allemand. Cet écart de taux est désormais de 40 points de base, alors qu'il y a encore un mois il n'était que de 10 points.
Dans ce contexte, la campagne menée activement par Jean-Louis Borloo pour sa nomination à Matignon risque de tomber à l'eau. A l'Elysée on est très énervé par le chantage fait par le Ministre d'Etat ("si je ne suis pas nommé, je démissionne"). En outre le climat se dégrade très nettement entre François Baroin et Jean-Louis Borloo. Comme le second a fait appeler dans toutes les rédactions pour faire remarquer que les conseillers du Ministre du Budget étaient les mieux payés, le premier a taclé son concurrent, vendredi matin, lors du Forum de l'Investissement, en soulignant qu'à cause de la fameuse gaffe faite en juin 2007 par Jean-Louis Borloo sur la TVA sociale, il n'était plus possible d'avoir recours à cette solution pour diminuer le coût du travail en France.
FRANCOIS BAROIN TOUJOURS FAVORI
Selon un membre du gouvernement, Nicolas Sarkozy prévoit toujours de remanier à la fin du mois d'octobre. C'est ce qu'il a confié à Nicolas Bazire, qu'il voit de plus en plus, comme visiteur du soir. En principe, la probabilité est toujours de voir François Baroin prendre Matignon. Le sort d'Alain Juppé n'est pas réglé, ni celui d'Eric Woerth, dont les militaires ont fait savoir qu'ils n'en voulaient pas à la Défense. De fait, c'est Nathalie Kosciusko-Morizet (ancienne commando marine lorsqu'elle était à l'X) qui devrait arriver à l'Hotel de Brienne. Coté Elysée, il est de plus en plus question de l'arrivée de Pierre Mariani à la place de Claude Guéant, si ce dernier prend le Quai d'Orsay. Quant à Christine Lagarde, elle fait savoir à tous ses visiteurs qu'il n'est pas question pour elle de rester à Bercy, si François Baroin arrive à Matignon.
Vendredi prochain, Jacques Attali et les membres de la Commission pour la Libération de la Croissance, seront reçus à l'Elysée, afin de rendre le second rapport de cet aréopage. Si François Fillon, qui a vu il y a quelques jours Jacques Attali en compagnie du rapporteur général, Alain Quinet, fait l'éloge de ce travail, l'accueil de Nicolas Sarkozy devrait être plus froid. Raymond Soubie ne manque pas une occasion de dire tout le mal qu'il pense de ce rapport (auquel a contribué l'auteur de ces lignes). En fait l'Elysée est embarassé par la manière de vendre aux médias ce rapport qui prêche pour une nette réduction des dépenses publiques. Mais si le contexte social se durcit, le plus probable qui puisse se passer, c'est que l'on n'entende même pas parler de ce rapport, et qu'il rejoigne la cohorte de ceux qui encombrent déjà les bibliothèques de nos belles administrations. C'est dire si, cette semaine, Sainte Pétronille ne va pas chômer.
© Copyright WanSquare
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite