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Les turbulences s’amplifient pour Hollande avec le Brexit
par Yves de Kerdrel

Le président de la République était convaincu que le Royaume-Uni resterait dans l’Europe. De ce fait il se trouve décrédibilisé après le vote britannique en faveur du Brexit. A un moment où le climat social et sécuritaire reste tendu. Et alors que va s’ouvrir une période beaucoup plus compliquée pour la plupart des grandes économies européennes, dont la France.

26/06/2016 - 07:30 Temps Lecture 13 mn.

A la veille du référendum historique sur le Brexit, François Hollande, qui n’a jamais cru à une sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe, a une nouvelle fois dramatisé l'enjeu de cette consultation. Mais il a surtout adressé un message important aux électeurs, en leur faisant comprendre que leur décision pourrait avoir des conséquences graves pour l'économie britannique. Si le référendum conduisait au départ du Royaume-Uni de l'Union Européenne, Paris le jugerait irréversible, le Brexit constituant alors un risque très sérieux pour Londres de ne plus pouvoir accéder au Marché unique. Avant cette déclaration, François Hollande avait déclaré, au cours du conseil des ministres, que quoi qu'il arrive comme résultat pour ce vote, il prendra des initiatives à l'échelle européenne.

Depuis vendredi, François Hollande a multiplié les entretiens, d’abord avec tous les responsables de partis politiques, puis avec les dirigeants étrangers, appelant à un sursaut européen après le choc du Brexit. Après avoir reçu hier Ban Ki-moon à l’Elysée, le chef de l’Etat s’est ensuite brièvement entretenu au téléphone avec Alexis Tsipras, le premier ministre grec. François Hollande sera lundi à Berlin pour y retrouver la chancelière allemande, Angela Merkel, le premier ministre italien, Matteo Renzi, et le président du Conseil européen, Donald Tusk. Cette réunion a été organisée en prévision du sommet européen de mardi et mercredi, prévu de longue date mais où le Brexit devrait être au cœur des discussions.

LE PARI PERDU DE DAVID CAMERON

C’est donc une période pleine d’incertitude qui s’ouvre pour l’ensemble du continent européen. Car il ne suffit pas d’un vote pour délier le Royaume-Uni à l’Europe. Il y a une quantité de traité et d’actes à formaliser. De même que l’Europe devra voir si elle maintient avec Londres une relation particulière ou pas. Toutes ces questions n’ont jamais été abordées jusqu’à présent et leur résolution pourrait prendre entre dix-huit mois et deux ans. C’est Boris Johnson, l’ex-Maire de Londres qui sera très probablement chargé de négocier les conditions de ce divorce.

Car, à peine quelques heures après la défaite cuisante du camp proeuropéen au référendum sur le Brexit, le premier ministre britannique, David Cameron, a annoncé qu’il quitterait Downing Street d’ici à octobre pour laisser à un autre le soin d’engager les négociations de sortie de l’Union européenne. La constitution non écrite de l’autre côté de la Manche ne l’obligeait en aucun cas à démissionner. Mais sa décision paraît logique compte tenu de son engagement en faveur d’un maintien dans l’Europe et du profond clivage à l’intérieur du parti conservateur et même de son propre gouvernement. De manière pratique David Cameron restera en place et assurera la transition jusqu’à l’automne et la désignation d’un nouveau leader par son parti, le Parti conservateur, lors de son congrès en octobre. Le nouveau chef des tories deviendra alors automatiquement premier ministre.

UNE AUBAINE POUR LES SOUVERAINISTES

S’agissant des conséquences pour la France de cette séparation au sein de l’Union Européenne, elles vont être multiples. Il y aura bien sûr les conséquences économiques déjà ressenties par la forte baisse des marchés et de la livre sterling lors de la journée de vendredi. Il va falloir s’attendre à toute une série de révisions en baisse des perspectives de croissance pour l’ensemble du continent et pour notre pays. De la même manière, les projets d’investissement des entreprises françaises en Grande-Bretagne seront revues à la baisse.

Mais à cela va s’ajouter la montée en puissance du courant souverainiste incarné par Nicolas Dupont-Aignan, le Front National et d’anciens séguinistes comme Henri Guaino qui plaident déjà plus ou moins pour un Frexit. Le parti de Marine Le Pen aurait d’ores et déjà préparé une grande campagne d’affichage sur ce thème. Il s’agit là naturellement d’une véritable boite de Pandore, dans la mesure où si ces thèmes de campagne s’imposaient, cela pourrait changer la donne de la primaire à droite en renforçant les plus eurosceptiques comme Nicolas Sarkozy au détriment des européens libérés comme Alain Juppé.

FORTE REMONTEE DE SARKOZY

Or ce Brexit intervient justement au moment où le décrochage d’Alain Juppé se confirme dans les sondages, de même que la remontée de l’ancien chef de l’Etat. On l’a vu en début de semaine avec l’évolution des popularités mesurées de manière mensuelle par Ipsos pour le Point. Et cela s’est trouvé confirmé par un sondage d’intentions de vote Elabe pour Les Echos et Radio Classique.

Le président des Républicains, certes n'arrive pas en tête au premier tour de présidentielle avec 25 % des intentions de vote contre 27 % pour Marine Le Pen. Mais, en gagnant 2 points depuis fin avril, il rattrape un peu de son retard sur la présidente du Front national. Surtout, l'ex-chef de l'Etat creuse l'écart avec son successeur à l'Elysée puisque François Hollande, qui arrivait 5 points derrière lui fin avril, se retrouve désormais loin derrière, avec 10 points de moins, à 15 %.

Mais au-delà de Nicolas Sarkozy, quel que soit le candidat des Républicains testé, il est, à ce stade, qualifié pour le second tour de la présidentielle. Et se retrouve face à la présidente du parti d'extrême droite. C'est le cas de François Fillon, qui récolte 24 % des intentions de vote. C'est aussi le cas pour Bruno Le Maire, qui, très devancé par Marine Le Pen avec 22 % des intentions de vote contre 30 % pour la dirigeante du FN, parvient tout de même à se placer 7 points devant François Hollande. Et naturellement c’est encore plus le cas d’Alain Juppé qui bénéficie de l’absence de François Bayrou. Malgré tout, à chaque sondage le Maire de Bordeaux perd désormais du terrain qu’il parle ou qu’il se taise.

MONTEBOURG S’ECHAUFFE POUR LA PRIMAIRE

Aujourd’hui c’est presque à gauche que le jeu est le plus ouvert avec l’officialisation des primaires qui placent François Hollande au même niveau qu’Arnaud Montebourg ou Marie-Noëlle Lienemann. Ce qui est une situation incongrue. Ces primaires sont la meilleure nouvelle qui pouvait advenir pour Arnaud Montebourg. Dés cette semaine il a réaffirmé sa détermination à proposer un projet alternatif face à François Hollande. L’ancien ministre de l’économie souhaite donc que la primaire socialiste se fasse sur la base des listes électorales, avec un maximum de bureaux de vote. A l’image de la primaire de 2011.

En revanche le choix de cette primaire qui permet à François Hollande d’être candidat n’est ni une bonne opération pour Manuel Valls, ni une bonne opération pour Emmanuel Macron. Ce dernier, qui tiendra son premier meeting à la Mutualité le 12 juillet prochain, cherche toujours le moyen de quitter le gouvernement le plus vite possible. Et s’il n’entend pas se présenter à la primaire socialiste, puisqu’il veut rassembler à droite et à gauche, cette opération le gêne. Quant à Manuel Valls, il voit se murer toutes les portes de sortie. Celle consistant à quitter Matignon en dépit de tous les efforts qu’il conduit. Et celle consistant à tenter d’imposer à François Hollande une retraite forcée.

DES CONSEQUENCES ENCORE FLOUES

Sur le plan économique l’actualité est restée dominée par l’onde de choc du Brexit. Passé le désordre des premiers jours sur les marchés, le premier canal de contagion sera commercial. Les incertitudes sur le processus de sortie pèseront sur la croissance britannique, ce qui affectera mécaniquement les partenaires du pays. Mais tous les pays ne seront pas affectés dans les mêmes proportions. En particulier si l’on prend aussi en compte les investissements croisés entre entreprises européennes et britanniques. Dans le scénario le plus favorable, les exportations de biens et services de la zone euro vers le Royaume-Uni reculeraient de 17,4 milliards d’euros sur la période 2017-2019, calcule Euler Hermes. Sans accord, la perte grimperait jusqu’à 23,5 milliards d’euros.

Sans surprise, l’Irlande, dont les exportations vers le Royaume-Uni pèsent 12 % du produit intérieur brut (PIB), mais aussi les Pays-Bas (7,6 %) et la Belgique (7 %), plaques tournantes du commerce européen, seront les plus touchés. Tout comme Chypre, colonie britannique jusqu’en 1960, qui sous-traite de nombreux ­services financiers pour Londres. La France et l’Allemagne, dont les exportations vers le Royaume-Uni pèsent respectivement 2 % et 3 % du PIB, seraient relativement épargnées. Dans quelles proportions la croissance européenne dans son ensemble sera-t-elle pénalisée ? Les estimations des économistes vont de 0,1 à 0,8 point de PIB perdu en moyenne sur les deux ou trois prochaines années. Les écarts s’expliquent en partie par la difficulté d’évaluer les effets compensateurs qui entreront en jeu.

BAISSE DU MORAL DES PATRONS

S’agissant de l’actualité purement française, la morosité semble à nouveau gagner les patrons. Deux indicateurs sont venus, malmener le « ça va mieux » cher à François Hollande. L'institut Markit et l'Insee ont chacun publié une enquête témoignant d'une inflexion du moral des chefs d'entreprises en juin. L'indice PMI du premier fait état d'un recul de l'activité du secteur privé pour la première fois depuis quatre mois. L'indice du climat des affaires du second perd 2 points, avec un repli à la fois dans l'industrie, dans les services et dans le commerce de détail. Dans les services, le repli est quasi généralisé, avec un indice du climat des affaires perdant 3 points. Grèves et incertitudes ont donc pesé sur le moral des chefs d'entreprises. Mais il n'y a pas d'inquiétudes majeures du côté de l'Insee où l'on ne voit pas de remise en cause de son scénario d'une reprise modérée de l'économie. Dans sa récente note de conjoncture, l'institut statistique anticipe un contrecoup au deuxième trimestre, après un début d'année particulièrement dynamique.

Tout va dépendre maintenant de la durée de la secousse enregistrée vendredi sur les marchés financiers. Le scénario noir, auquel les investisseurs ne voulaient pas croire à mesure qu’approchait la date butoir du référendum britannique, s’est donc bien réalisé. L’onde de choc de ce cataclysme politique et économique s’est rapidement propagée sur les marchés, les Bourses européennes s’effondrant à l’ouverture vendredi 24 juin. Le Footsie 100 plongeait de plus de 7 %, près de la moitié de ses valeurs ne pouvait même pas être cotées en début de séance face aux flux vendeurs. Le CAC 40 chutait de près de 8 %, le DAX allemand de 10 %. Au Japon, le Nikkei a clôturé sur un repli de 7,92 %, accentuant ses pertes tout au long de la séance à mesure que le résultat ne faisait plus guère de doute.

DES VALEURS BANCAIRES FRAGILISEES

La chute est d’autant plus forte que les investisseurs ont été pris à contre-pied. Tout au long de la semaine, les indices ont franchement progressé à la faveur de sondages plaçant régulièrement le « in » en tête. La veille du vote on assistait encore à d’importants rachats de position de vente à découvert. Pour connaître le verdict, l’évolution de la monnaie britannique était un bon indicateur. Le marché des devises étant ouvert 24 heures sur 24 heures, la livre sterling n’a cessé de se replier au grès des résultats partiels. Dès 1 heure du matin, la livre a commencé a décroché avant d’accélérer sa chute à partir de 3 heures 30 et perdre près de 10 % à l’aube. A 1,36 dollar pour 1 livre, la monnaie britannique est au plus bas depuis 1985.

L’impact économique de ce vote est tel que le Royaume-Uni devrait rapidement perdre sa précieuse note AAA que l’agence de notation S&P lui attribue sans discontinuer depuis un demi-siècle. C’est ce qui justifie que le secteur bancaire a été l’un des plus attaqués. Autre conséquence, les taux des emprunts d’Etat se tendaient vendredi matin au Portugal, en Espagne et en Italie. Les écarts avec la dette allemande augmentaient d’autant plus que les investisseurs se ruaient sur le Bund. Le rendement de l’emprunt d’Etat allemand à dix ans est ainsi retombé en territoire négatif (à – 0,14 % à l’ouverture), après une première incursion historique dans le rouge, le 14 juin. Aux Etats-Unis, les taux à dix ans baissaient nettement à 1,47 %. Fuyant les actifs risqués les investisseurs se sont reportés aussi sur les traditionnelles valeurs refuges. L’once d’or a donc retrouvé son plus haut niveau depuis l’été 2014. Et il devrait poursuivre son ascension : les analystes de la Société générale estiment qu’il pourrait atteindre rapidement les 1 400 dollars.

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