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Macron face aux colères françaises
par Yves de Kerdrel

Le Chef de l’Etat promettait de « renverser la table » du jeu politique en faisant une croix sur « le monde ancien » et en luttant contre les « passions tristes » des français. Mais le voilà rattrapé par le vieux monde politicien et par la montée des colères françaises.

03/06/2018 - 07:05 Temps Lecture 13 mn.

La multiplication des couacs à l’intérieur du gouvernement, la publication gênante d’indiscrétions concernant des réunions interministérielles, la difficulté du gouvernement à s’attaquer à la baisse de la dépense publique dans le cadre du projet de budget pour 2019 ont rappelé à Emmanuel Macron que « le monde ancien » qu’il promettait de reléguer au magasin des accessoires s’imposait toujours à lui. En témoigne les derniers sondages qui lui sont très défavorables. Il y a une semaine Le Journal du Dimanche montrait que la cote du Président s’était effritée de 3 points en un mois. Le baromètre mensuel de Kantar Sofres-One Point pour Le Figaro Magazine, publié vendredi, fait aussi état d’une chute de trois points pour s’établir à 38 %, soit son plus bas niveau, déjà atteint en novembre 2017. Le décrochage est particulièrement net auprès des sympathisants de droite au sens large (-13 points, à 23 %).

Tout cela explique que le Conseil des Ministres de mercredi s’est transformé en un séminaire interministériel, mais sous la Présidence d’Emmanuel Macron et non d’Edouard Philippe, comme c’est traditionnellement le cas. Ordre a été donné aux membres du gouvernement d’arrêter leurs chicaneries – notamment sur le sujet des aides sociales – de stopper leur Collomb-bashing même si le Ministre de l’Intérieur ne se révèle toujours pas à la hauteur de son Portefeuille, et de ne plus bavarder ici ou là. Sans être nommément visé, Bruno Le Maire, est apparu être la cible de plusieurs des remarques du Chef de l’Etat.

INCAPACITE A APPREHENDER LES COLERES

Emmanuel Macron fait face à trois problèmes très distincts. Après avoir rajeuni l’image de la France, redoré le blason de l’Hexagone et restauré la confiance, il lui faut trouver un nouveau souffle. Et même si ses réformes vont toutes dans la bonne direction, elles ne créent aucun enthousiasme dans le Pays et même au sein de ses propres parlementaires. Le second sujet tient au fait qu’Emmanuel Macron, s’est fait élire tout seul. Sa légitimité il ne la doit qu’à lui-même et non pas à une « macronie » qui n’existe pas. A part Jean-Michel Blanquer, qui n’est pas un politique, le gouvernement ne compte aucune personnalité de poids. Le troisième sujet réside dans l’incapacité totale du Chef de l’Etat à mesurer la colère, ou les colères, qui grondent dans le pays.

Ces colères ne se mesurent pas à l’aune des manifestations organisées, soit par les fonctionnaires, soit par la CGT, soit par la France Insoumise. Mais désormais chaque déplacement en province du Chef de l’Etat donne lieu à de très vifs mouvements de contestation. Si bien que le nombre de gendarmes appelés en renfort ne cesse de croître et le locataire de l’Elysée raréfie ses sorties. Selon plusieurs experts ce qui s’est passé en Italie avec l’alliance des deux extrêmes à la fois contre un gouvernement de technos et contre la bureaucratie européenne, pourrait bien se produire en France, dès lors que la France Insoumise changera de pied sur la question de l’immigration et de l’identité.

TOUT PRECHE POUR UN REMANIEMENT

Face à cette désillusion qui touche le Pays, Emmanuel Macron pourrait être tenté de procéder à un remaniement ministériel. Afin notamment de faire rentrer des poids lourds. Les sortants seraient Gérard Collomb, Nicolas Hulot, qui a lui-même signifié son ras-le-bol, Florence Parly, qui ne parvient pas à s’imposer face aux chefs d’état-major des armées, Elizabeth Borne, qui a montré ses limites sur le dossier SNCF, Bruno Le Maire, qui est la bête noire d’Emmanuel Macron et Françoise Nyssen qui est à la fois insignifiante et incompétente. Erik Orsenna a récemment reconnu avoir été approché pour la remplacer.

Mais un tel mouvement d’hommes et de femmes serait incongru en pleine grève des cheminots. A son début le gouvernement avait laissé entendre que cette grève perlée n’allait pas durer plus d’un mois. La voilà qui entame son troisième mois. Et même si le taux de grévistes diminue légèrement, les perturbations restent tout aussi gênantes pour les usagers. Le tout pour un coût qui a déjà dépassé les 400 millions d’euros. Les français avaient montré au début avril leur sympathie avec le mouvement de réformes du gouvernement. Aujourd’hui ils aimeraient voir cette grève se terminer, fût-ce au prix de quelques accommodements.

L’ANGLE MORT DE LA FEUILLE DE PAIE

Enfin il y a un « angle mort » important dans la gestion Macron, c’est la question de la feuille de paie. Il avait promis une augmentation automatique à la fin janvier avec le transfert de certaines cotisations sociales en échange de la hausse de la CSG. Les salariés n’ont rien vu, d’autant que sont venues se greffer différentes petites taxes, dont celle sur le diesel. Et la perspective du prélèvement à la source au début 2019 risque de déclencher un véritable raz-de-marée anti-gouvernemental sur ce sujet. Ce qui est très curieux c’est qu’aucun grand parti d’opposition ne s’est saisi de cette problématique.

Comme prévu le « énième » retour en politique de Marion Maréchal s’est traduit par un non évènement qui n’a excité que la presse de droite et quelques représentants d’une « droite hors les murs » versaillaise et BCBG. Mais cela fait bien longtemps que Versailles ne représente plus la France. Et il n’est pas du tout certain que la petite-fille de Jean-Marie Le Pen souhaite revenir à la politique, même si elle y est poussée par des financiers comme Charles Beigbeder, qui finance et soutient activement toutes ses initiatives.

L’OCDE REVISE EN BAISSE SES PERSPECTIVES

Au chapitre économique, la semaine a été émaillée par de nombreuses statistiques. A commencer par la croissance de l'activité dans le secteur manufacturier qui a ré-accéléré sensiblement en mai en France pour la première fois depuis le début de l'année tout en restant nettement en-deçà de ses plus hauts de 18 ans touchés fin 2017, selon la version définitive de l'indice IHS Markit. Le mois dernier, l'indice PMI synthétique du secteur manufacturier s'est établi à 54,4, un niveau supérieur à celui d'avril (53,8) mais inférieur à sa première estimation "flash" de 55,1 publiée le 23 mai. Il se maintient pour le 20e mois consécutif au-dessus du seuil de 50 qui distingue croissance et contraction de l'activité. En mai, les nouvelles commandes ont continué de croître, mais au même rythme qu'en avril, qui constituait un plus bas depuis février 2017.

De son côté, l'OCDE a révisé mercredi en légère baisse sa prévision pour la croissance de l'économie mondiale en 2018 en raison du ralentissement, qu'elle juge temporaire, intervenu en début d'année au Japon et en Europe. Le Château de la Muette reste globalement optimiste sur son évolution à court terme mais insiste toujours sur la nécessité pour les gouvernements de mettre en œuvre des réformes structurelles pour consolider cette croissance dans le temps et atténuer des risques qui restent importants. Ses économistes n'anticipent plus que 3,8% de hausse pour l'activité dans le monde cette année, soit 0,1 point de moins que dans leurs précédentes prévisions du mois de mars. Ils ne changent rien en revanche à leurs attentes pour 2019, toujours calées à 3,9%.

CHUTE DE L’INVESTISSEMENT DES ENTREPRISES

La révision pour 2018 tient pour l'essentiel à la zone euro et au Japon. L'OCDE n'escompte plus que 2,2% de croissance dans la première (dont 2,1% pour l'Allemagne et 1,9% pour la France) et 1,2% chez le second, soit des baisses de respectivement 0,1 et 0,3 point par rapport à mars. Mais elle table toujours sur 2,9% de croissance aux Etats-Unis, dont l'économie est dopée par la réforme fiscale de l'administration Trump. Elle ne change rien non plus à ses anticipations pour la Chine (6,7%) mais revoit en hausse les perspectives de croissance de l'Inde (+0,2 point à 7,4%).

S’agissant de l’Insee, les derniers chiffres publiés cette semaine montrent que le produit intérieur brut français en volume a ralenti pour s'élever à 0,2% sur les trois premiers mois de l'année, après 0,7% au dernier trimestre 2017. L'institut de statistiques a ainsi révisé ses chiffres de croissance à la baisse par rapport à sa première estimation. L'augmentation du PIB de la France était initialement prévue à 0,3. Si la croissance du dernier trimestre 2017 a été confirmée à 0,7%, les trois autres trimestres ont connu des révisions favorables à 0,8% pour le premier trimestre et à 0,7% pour les deux suivants.

Ce coup de mou s'explique par un ralentissement de l'investissement des entreprises et de la consommation des ménages. Dans le détail, les dépenses de consommation des ménages ont progressé de 0,1% entre janvier et mars, alors qu'elles avaient augmenté de 0,2% lors des trois mois précédents. Les investissements des entreprises se sont de leur côté effondrés, pour atteindre +0,1% au lieu du 0,5% jusque-là annoncés. D'après l'Insee, l'investissement des ménages a lui aussi marqué le pas, avec une croissance de 0,2% contre +0,6% au trimestre précédent, en raison d'un ralentissement dans le secteur de la construction.

VERS UNE CONSOLIDATION FINANCIERE EUROPENNE

En dépit de ces chiffres décevants, la Banque centrale européenne pourrait décider en juin de mettre fin à son programme d'assouplissement quantitatif dans le courant de l'année et, éventuellement, de relever les taux un an plus tard à peu près, a déclaré mardi Sabine Lautenschläger, membre du directoire de l'institut d'émission. Les investisseurs ne parient plus tellement sur une hausse des taux en juin 2019 en raison des signes d'un ralentissement de la croissance économique de la zone euro et des turbulences des marchés associées à la crise politique italienne. Pour Sabine Lautenschläger, le sort du programme de 2.550 milliards d'euros d'achats d'actifs de la BCE pourrait être scellé lors d'une réunion qui se tiendra à Riga le 14 juin, soit plus tôt que ne l'envisagent d'autres banquiers centraux.

Pour leur part, la Banque de France et l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, qui supervise les banques et les compagnies d'assurance, entendent cette année poursuivre leurs efforts pour favoriser une consolidation du secteur financier européen. Lors d'une conférence de presse, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France - et possible futur patron de la BCE - a souligné à cet égard que l'accord conclu récemment par les ministres des Finances de l'Union européenne sur les fonds propres des banques allait dans le bon sens. Cet accord de vendredi est considéré comme une étape décisive vers une plus grande stabilité financière du bloc et le renforcement du Fonds de résolution unique (FRU).

Du côté du business, les banques d’affaires se lamentent dans la mesure où de très nombreux dossiers de fusions et acquisitions sont à l’étude sur des cibles souvent valorisées à un niveau élevé, sans toutefois déboucher, par crainte des décideurs sur la manière dont va évoluer la conjoncture économique. Les mesures douanières décidées jeudi par Trump, l’accession de la coalition brune-rouge au pouvoir en Italie et le renversement du gouvernement Rajoy en Espagne sont là pour leur donner raison. D’autant plus qu’Angela Merkel n’est plus que l’ombre d’elle-même.

Encore une forte activité cette semaine sur les ventes à découvert, en raison notamment de nombreux détachements de dividendes. C'est ce qui explique que plus de 15 % du capital de BNP Paribas, 13,9% du capital de Publicis 14,1 d'Atos et 13,3 % des titres Société Générale fassent l'objet de "shorts". A noter aussi comme deal de la semaine, le projet d'acquisition du constructeur de pièces automobiles Grammer par Ningbo Jifeng pour 0,7 milliard d'euros, dans le cadre d'un autre accord transfrontalier sino-allemand suite aux transactions controversées de Midea-Kuka et Geely-Daimler. Ningbo détenait déjà 25,51% avant l'offre et est considéré comme un «chevalier blanc», car la direction de Grammer redoute une approche du concurrent Hastors.


P.S. : Toute l’équipe de WanSquare s’associe au grand deuil qui frappe la famille Dassault après la disparition de Serge Dassault à 93 ans. C’est ce grand industriel, également patron de presse, qui avait demandé en 2009 à Yves de Kerdrel et à Dominique Leblanc de créer WanSquare afin de disposer d’un service d’informations économiques et financières. Avant de revendre ses parts aux fondateurs il y a quelques semaines, le groupe Figaro détenait donc 50 % du capital de Wansquare.

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