éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Zone de fortes turbulences
par Yves de Kerdrel
En déchirant l’accord sur le nucléaire iranien, ou plutôt en retirant les Etats-Unis de cet accord qui reste signé par la Russie, la Chine ou l’Europe, Donald Trump a exécuté bêtement une promesse de campagne et a répondu à la fois aux vœux d’Israël et à ceux du prince héritier MBS d’Arabie Saoudite qui veut voir les sunnites continuer à dominer la région face aux chiites. Mais ce faisant, le président américain a ouvert une sacrée boite de pandore. D’abord en déstabilisant à nouveau la région comme en témoignent les tirs de missiles effectués par Israël sur les positions alaouites (donc iraniennes) en Syrie, dans une zone qui est déjà largement bousculée. Ensuite en mettant fin à l’assouplissement du régime iranien mené par Rohani qui a perdu toute crédibilité au sein de son pays. Enfin en laissant l’Arabie saoudite jouer les va-t’en guerre après avoir annoncé qu’elle allait se doter de l’arme nucléaire.
Cela c’est sur le plan géopolitique. Et la région qui n’était pas vraiment plongée dans un calme absolu, se retrouve désormais aux prises avec ses vieux démons. Avec son lot d’incertitudes qui fait monter le prix du pétrole à un niveau incompréhensible. Mais il y a aussi le volet des sanctions américaines. Celles-ci ne touchent pas que les entreprises américaines qui avaient entrepris des démarches pour commercer fortement avec l’Iran, comme Boeing. Elles frappent toutes les opérations menées en Iran en dollars. Ce qui est le cas des différents investissements ou des exportations européennes dans l’ancienne Perse. Que va-t-il advenir de la commande d’Airbus pour 18 milliards de dollars ? Du rachat d’un champ pétrolier par Total pour près de 5 milliards de dollars ? Et des investissements très rentables menés par Renault comme par PSA-Peugeot-Citroën.
UN PIEGE POUR LES GROUPES FRANCAIS
Dans le meilleur des cas, la visite d’état d’Emmanuel Macron à Donald Trump va permettre d’obtenir des exemptions américaines au cas par cas. C’est ce que l’on espère beaucoup du côté de l’Elysée où l’on a évité de communiquer trop violemment contre la décision du Président américain. Dans le pire des cas les entreprises françaises vont se retrouver prises au piège d’affaires comme celle connue par BNP Paribas, parce que l’une de ses filiales avait simplement financé des opérations en dollars visant l’Iran.
Cette période d’incertitude qui s’est ouverte fait partie des risques que redoutent le plus les investisseurs. Or elle intervient à un moment où les Etats-Unis entrent dans leur cent-septième mois d’affilée d’expansion, ce qui constitue la période de croissance la plus longue depuis 1879 (la moyenne des périodes de reprise s’établit à 41 mois), à un moment où les marchés sont à leur plus haut niveau (malgré le dicton "sell in may and go away") et à un moment où jamais l’endettement mondial n’a été aussi élevé avec de nouveau une bulle de crédit auprès des ménages américains. Un rien suffirait à remettre en cause cette situation d’une très grande fragilité. Et ce rien peut venir d’une confrontation militaire au Moyen-Orient impactant Israël.
LES CHEMINOTS NE DESARMENT PAS
Emmanuel Macron qui a reçu jeudi le prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle pour son engagement européen ne semble pas avoir pris l’ampleur du caractère potentiellement tragique de ce moment. D’abord parce qu’il est naturellement pris dans le tourbillon de la célébration de sa première année à l’Elysée qui est unanimement saluée de manière positive. Ensuite parce qu’il n’a pas encore eu à être confronté à une vraie crise mondiale. Et ce ne sont pas les frappes syriennes de la mi-avril qui lui ont donné cette carapace nécessaire. Enfin parce qu’il voit que son leadership – réel – en Europe et même dans le monde occidental est aujourd’hui rattrapé par les permanences d’un Orient si compliqué.
Dans l’Hexagone le mouvement de grève de la SNCF, dont certains ne pensaient pas qu’il durerait, est assuré d’aller maintenant au moins jusqu’à la fin mai. Notamment depuis que l’intersyndicale a décidé de mettre en place un référendum auprès l’ensemble des cheminots pour avoir s’ils approuvaient ou non le pacte ferroviaire proposé par l’Etat. Ce vote semble être fait pour être incontestable avec une semaine de durée de vote, des listes d’émargement contrôlées et un résultat qui devrait être connu le 21 ou le 22 mai, juste avant la grande manifestation unitaire et surtout avant la prochaine rencontre avec le Premier Ministre. Puisque celle du 7 mai dernier n’a donné lieu qu’à des commentaires positifs de la CFDT, qui est très minoritaire au sein de la SNCF.
LARCHER PATRON DE L’OPPOSITION
L’autre grand sujet des jours à venir réside dans la nouvelle tentative d’évacuation de la ZAD de Notre-Dame des Landes. Puisque le deuxième ultimatum a été fixé à ce lundi 14 mai. Beaucoup doutent de la volonté réelle de l’Etat d’expulser les zadistes, dans la mesure où le premier ultimatum n’a pas été respecté. Cela fait maintenant quatre mois qu’Edouard Philipe a annoncé sa décision de mettre fin au projet de nouvel aéroport à Notre-Dame des Landes, et l’autorité de l’Etat comme le déni de propriété privée sont toujours bafoués dans cette petite partie de la République.
Du côté de l’opposition, le mouvement de Valérie Pécresse, Libres, qui existe au sein même des Républicains commence à occuper un certain espace. D’autant plus que la Présidente de la Région Ile de France a trouvé un juste milieu entre l’opposition non systématique à Emmanuel Macron et la défense des valeurs conservatrices et libérales. Par ailleurs Laurent Wauquiez reste soit inaudible, soit excessif lorsqu’il prend la parole. Ce qui fait de Gérard Larcher le vrai patron de la droite parlementaire. D’autant plus qu’il est respecté et qu’il tient bon face à Emmanuel Macron dans son projet de réforme constitutionnelle qui devrait être présenté au Conseil des Ministres dans les tous prochains jours.
LES BANQUES CENTRALES SUR LEUR GARDE
S’agissant des élections européennes qui auront lieu dans un an, il semble que la candidature de Luc Ferry au sein des Républicains ait désormais du plomb dans l’aile. Laurent Wauquiez avait déjà mis son veto à la candidature de Virginie Calmels, pourtant vice-présidente du parti, mais jugée pas assez eurosceptique. Du coup, c’est le nom de Valérie Boyer qui est le plus souvent cité pour prendre la tête de ce combat. Pour la député de Marseille, il s’agit d’une forme de pari pascalien. Soit elle réalise un score meilleur que prévu, et qui permet à la droite d’exister de nouveau face à Macron, et dans ce cas, elle peut se présenter dans la foulée à la Mairie de Marseille en 2020 face à Christophe Castaner qui est poussé par Emmanuel Macron. Soit elle réalise un score ordinaire et elle a le choix entre rester député des Bouches du Rhône et député européenne.
Au chapitre économique, les marchés n’ont pas encore marqué de fébrilité particulière après la rupture par les Etats-Unis de l’accord sur l’Iran. Bien sûr les cours du Brent ont continué de progresser. De même que ceux de l’or. Les investisseurs attendent maintenant des signaux des deux grandes banques centrales. Selon Vitas Vasiliauskas, membre du conseil des gouverneurs de la BCE, interviewé cette semaine par la presse allemande, le ralentissement de la croissance au sein de la zone euro n'est pas spectaculaire et la Banque centrale européenne peut toujours mettre fin à son programme d'achat d'actifs cette année. Dans un entretien publié dans le Handelsblatt, il a même été plus loin en affirmant qu'il était vraisemblable que les achats d'actifs s'arrêteraient à la fin de l'année.
Du côté de la Fed, les hausses de taux pourraient ne pas représenter un risque aussi important que beaucoup ne le craignaient pour les marchés financiers et les pays émergents, a déclaré mardi son président, Jérôme Powell. Il a toutefois ajouté que le sentiment sur le risque à l'échelle mondiale devait être surveillé alors que la Fed met en oeuvre sa politique de relèvement graduel de ses taux directeurs largement annoncée. Bien que les décisions de la Fed sur les taux n'aient eu que des conséquences limitées sur les flux de capitaux entrants comme sortants des pays émergents au cours des dernières années, il peut y avoir des investisseurs et des institutions mal préparés pour le resserrement monétaire à venir, a prévenu Jérôme Powell. C’est pourquoi il s’est engagé à ce que la communication de la Fed soit aussi claire et transparente que possible afin de faciliter l'ajustement des anticipations et d'éviter les perturbations sur les marchés.
OPERATION DECEVANTE POUR AXA
Il faut noter cependant le premier signe d’un éventuel ralentissement de la croissance. Puisque les commandes à l'industrie en Allemagne ont enregistré en mars une diminution inattendue pour le troisième mois consécutif en raison de la faiblesse de la demande extérieure, ce qui donne à penser que les usines de la première économie d'Europe commencent à subir l'impact de la montée du protectionnisme. Selon les données publiées par l'Office fédéral des statistiques, ces commandes ont diminué sur un mois de 0,9% après une baisse de 0,2% en février Les économistes tablaient en moyenne sur une progression de 0,5% en mars. Le mois dernier, le gouvernement a abaissé sa prévision de croissance pour cette année à 2,3% contre 2,4% auparavant et a exprimé ses inquiétudes au sujet des tensions commerciales internationales. Les données préliminaires sur le produit intérieur brut pour le premier trimestre sont attendues la semaine prochaine. Les analystes anticipent une croissance de 0,5% sur le trimestre après 0,6% sur les trois derniers mois de 2017.
Du côté du business, Axa Equitable, filiale américaine d'assurance-vie et de gestion d'actifs d'Axa, a fixé son prix d'introduction en Bourse à 20 dollars par action, sous la fourchette indicative de 24 à 27 dollars. L'assureur français va lever ainsi via cette opération 2,75 milliards de dollars, soit environ 2,32 milliards d'euros, alors qu'il souhaitait lever jusqu'à trois milliards d'euros pour financer une partie du rachat de l'assureur XL Group. Axa a proposé aux investisseurs 137,25 millions d'actions Axa Equitable, soit 24,5% du capital, dans cette opération. La filiale US est valorisée 11,22 milliards de dollars. Cette introduction en Bourse à New York s'inscrit dans un contexte de défiance vis-à-vis du secteur, qui a récemment affiché de faibles performances.
L’IMPOSSIBLE SUCCESSION DE JANAILLAC
S’agissant de la succession de Jean-Marc Janaillac à la tête d’Air France, il faudra désormais attendre le conseil d’administration du 15 mai qui suivra l’assemblée générale annuelle des actionnaires. Bruno Le Maire, s’exprimant au nom de l’Etat actionnaire, qui détient 14 % du capital d’Air France KLM, a souhaité que la future direction soit représentée par quelqu'un qui connaisse bien le secteur aérien et qui donc puisse être à pied d'oeuvre tout de suite. Peu de noms circulent pour l'instant pour succéder à Jean-Marc Janaillac, mis à part celui d'Anne-Marie Idrac, mais seulement dans le cadre d'un intérim. Agée de 66 ans, elle a été notamment secrétaire d’État aux Transports, présidente de la RATP, puis de la SNCF. Elle est administratrice d'Air France-KLM depuis novembre 2017.
C’est Bertrand Richard du cabinet de chasseur de têtes Spencer Stuart qui est officiellement chargé de trouver un nouveau patron à Air France. Mais il est bien embarrassé tant les candidatures sont absentes ou de très faible niveau pour un poste payé 460.000 euros, sans retraite et sans "incentive" avec aucune véritable marge de manœuvre, tant la compagnie tricolore est devenue une sorte de coopérative ouvrière de production. C’est le constat qu’Alexandre de Juniac avait fait avec intelligence et à temps. Et c’est pourquoi la nomination d’une présidente par intérim pourrait durer bien plus longtemps que prévu. Quant à la compagnie, elle est dans un état catastrophique après cette grève qui aura au total coûté plus de 400 millions d'euros.
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29/04/2018 - 07:18

