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Le monde ancien frappe à la porte de Macron
par Yves de Kerdrel

Le Chef de l’État, en faisant exploser le clivage droite-gauche, voulait également faire évoluer la France dans un modèle différent de celui du Conseil National de la Résistance. Mais le "monde ancien" et certains amis lui demandent de rééquilibrer sa politique.

17/06/2018 - 06:30 Temps Lecture 13 mn.

Emmanuel Macron n’en a jamais parlé pendant toute sa campagne électorale. Il a beaucoup insisté sur la nécessité de faire exploser le traditionnel clivage droite-gauche. Il avait même évoqué la faillite du modèle social. Mais sans jamais laisser entendre qu’il s’attaquerait un jour où l’autre à ce que les économistes appellent la sphère sociale et ses 32 % de PIB qui expliquent en grande partie l’importance de la dépense publique en France. En laissant fuiter, la semaine passée, une courte vidéo, dans laquelle il évoquait le « pognon de dingue » attribué aux minimas sociaux, le Chef de l’État a tenu à montrer qu’il resterait ferme sur la ligne déjà dévoilée par Gérald Darmanin, faire des économies, partout où il est possible d’en faire dans le domaine de ce que l’on appelle « la politique de guichets ».

C’est ce qu’il a répété mercredi à Montpellier devant le Congrès de la Mutualité où son discours était très attendu. Emmanuel Macron a notamment déclaré qu'en matière de protection sociale, la solution n'est pas de dépenser toujours plus d'argent et il appelé à une justice sociale effective plutôt que des incantations. Le chef de l'État a même enfoncé le clou en estimant qu'il ne fallait pas se contenter de la redistribution monétaire et souhaité des solutions plus efficaces que de l'argent mis sur la table, rappelant que notre système est plus inégal qu'il y a 30 ans et plus déterministe. Il a notamment pris l'exemple du RSA pour critiquer un système de lutte contre la pauvreté et l'exclusion qui prévient mal, qui stigmatise encore, est trop complexe, et peu humain.

VERS UN DEBAT SUR LA DEPENDANCE

Le Président de la République a donc annoncé mercredi à Montpellier qu'une loi sur le financement de la dépendance serait votée avant la fin 2019 pour répondre à la nouvelle vulnérabilité sociale du grand âge. Ce qui est urgent. Son but est de provoquer sur ce sujet, selon les informations recueillies par WanSquare dans son entourage, un débat national, indispensable pour répondre au nouveau risque de la dépendance. Par ailleurs, comme prévu, Emmanuel Macron a annoncé mercredi la présentation d'une loi sur les retraites au début de l'année 2019, qui devrait être votée dans le premier semestre de la même année. Son but est de maintenir notre système de retraite par répartition et la solidarité entre générations tout en donnant beaucoup plus d’air à la capitalisation. Mais cela nécessite de faire converger l'ensemble des régimes existants qui s'étaient construits dans des différences aujourd'hui devenues inexplicables.

Autant dire que le Chef de l’État a opposé une fin de non recevoir à tous ceux qui, depuis quelques jours, dans la foulée des trois économistes qui lui sont proches et qui ont pris la plume dans Le Monde, réclament un rééquilibrage social de sa politique. Emmanuel Macron se fiche d’être taxé de « Président des riches », de vouloir supprimer l’exit tax, d’avoir divisé par deux la taxation des revenus de l’épargne. Il veut tracer son sillon jusqu’au bout. Avec l’idée que tant que la France vivra dans l’idéologie du Conseil National de la Résistance, apparue il y a plus de soixante-dix ans, elle ne pourra pas s’adapter aux défis de la période qui s’ouvre, avec la déstructuration du travail, les nouveaux risques, la dépendance, la question de la formation et l’explosion des dépenses de santé.

LE DANGEREUX AXE ALLEMAND-AUTRICHIEN-ITALIEN

Sur le plan international, après l’échec patent du G7, qui a donné lieu à un communiqué laconique, dont Donald Trump a aussitôt retiré sa signature, puis la reprise de la guerre commerciale, le Chef de l’État a rencontré vendredi le premier ministre italien avec lequel il avait eu des échanges virils. La question de l’Aquarius était naturellement au centre des discussions, de même que la constitution d’un axe entre les trois ministres de l’intérieur allemand, autrichien et italien, qui a un triste arrière-goût des années trente. La position de la France sur l’Aquarius pourrait être formulée dans les termes suivants : accueil en métropole de tous les réfugiés qui ont un véritable statut de réfugiés, et non des migrants économiques. Mais cela nécessite un « tri » qui heurte naturellement les associations humanitaires et les partis de gauche.

Il ne faut pas négliger cette question de l’Aquarius, comme celle de l’axe des trois ministres de l’intérieur, car elle pourrait constituer un poison lent pour l’Europe déjà attaquée en son sein par le groupe de Visegrad (pays d’Europe Centrale avec un pouvoir exécutif fort, comme la Hongrie ou la Pologne). Le ministre de l’intérieur qui a signé cet accord avec ses confrères autrichien et italien est très très à droite. Et son geste intervient au moment où la CSU, très réactionnaire, prend le pas sur la CDU au sein du pôle qui a porté Angela Merkel au pouvoir. Du coup certains spéculent déjà en Allemagne sur une exfiltration de la Chancelière, sous une pluie de fleurs, comme les allemands savent le faire et l’ont fait dans le passé avec Adenauer, Brandt, Kohl et même Schröder.

XAVIER BERTRAND FAVORI A DROITE

L’opposition française semble commencer à reprendre un peu de poil de la bête. Les discussions de comptoir sur le dernier tract des Républicains, rédigé avec un vocabulaire très populiste, ont tourné à l’avantage de Laurent Wauquiez qui en a profité pour mettre une nouvelle fois au pas les contestataires, au premier rang desquels figure Virginie Calmels, la numéro deux du parti, qui prépare doucement sa sortie du parti. D’autant qu’elle n’aura pas la tête de liste aux Européennes.

Mais l’événement a résidé dans la publication d’un sondage Elabe pour BFM TV sur la personnalité de droite la mieux placée pour la prochaine présidentielle. Le président des Républicains Laurent Wauquiez est devancé par Xavier Bertrand, qui a quitté le parti à l’automne dernier. Le président de la région Hauts de France obtient 21% alors que Laurent Wauquiez n’est crédité que de 16%, Valérie Pécresse de 14% et Christian Estrosi de 7%. Chez les sympathisants LR, le patron de la région Auvergne-Rhône-Alpes bénéficie d'une adhésion plus forte, cité par 40% des sondés contre 29% pour Xavier Bertrand, 19% pour Valérie Pécresse et 10% pour Christian Estrosi.

LE « EN MEME TEMPS » DE MARIO DRAGHI

Au chapitre économique l’actualité de la semaine a été marquée par les annonces de la Fed et celles de la Banque Centrale Européenne. Cette dernière a annoncé jeudi l'arrêt à la fin de l'année de son programme d'achats nets d'actifs (APP), le symbole de sa politique monétaire non conventionnelle mise en place pour sortir la zone euro de la crise. L'institution a toutefois indiqué clairement qu'elle n'entendait pas pour autant mettre fin à son soutien à l'économie en annonçant aussi que ses taux directeurs resteraient à leur niveau historiquement bas au moins jusqu'à la fin de l'été 2019 et en tout cas aussi longtemps que nécessaire. Cette précision a fait baisser l'euro, qui avait initialement réagi en hausse à l'annonce de la fin des achats d'actifs, car les marchés anticipaient un relèvement de 10 points de base du taux des dépôts de la BCE - actuellement fixé à -0,4% - d'ici le mois de juin prochain.

Le président de la BCE, Mario Draghi, s'est refusé à donner quelque indication sur un calendrier de hausse des taux lors de la conférence de presse qui a suivi la réunion, délocalisée à Riga, du Conseil des gouverneurs de la BCE. La Banque centrale a dans le même temps revu à la baisse sa prévision de croissance dans la zone euro pour cette année à 2,1%, contre 2,4% précédemment, tout en relevant sa projection d'inflation de 1,4% à 1,7% pour tenir compte surtout de la hausse des cours du pétrole.

LE DOLLAR S’ENVOLE APRES LA REUNION DE LA FED

Le décalage s’accentue donc avec les Etats-Unis où la Réserve fédérale a relevé ses taux directeurs comme attendu mercredi, confirmant la poursuite du processus de resserrement graduel de sa politique monétaire. Elle a donc rehaussé d'un quart de point la fourchette cible de son taux au jour le jour entre 1,75% et 2,0% mais a aussi renoncé à son engagement de maintenir les taux à un niveau suffisamment bas pour stimuler l'économie pendant quelque temps tout en manifestant son intention de tolérer une inflation supérieure à son objectif au moins jusqu'en 2020. Jérôme Powell, le patron de la Fed a ajouté qu'une poursuite des relèvements de taux à un rythme régulier favoriserait l'expansion à un moment où la Fed se rapproche d'une forme d'optimum caractérisé par des objectifs en termes d'emploi et d'inflation pour l'essentiel atteints, tandis que l'économie absorbe bien une hausse des coûts de financement et qu'aucun signe d'une accélération incontrôlée de la hausse des prix ne se manifeste.

La Fed a relevé ses taux directeurs à sept reprises depuis la fin 2015 à la faveur de la poursuite de l'expansion économique américaine et d'une amélioration continue de la situation du marché de l'emploi. Les nouvelles prévisions économiques des responsables monétaires de la Fed, également publiées mercredi, font état d'une légère accélération du rythme de hausse des taux dans les prochains mois avec deux nouvelles hausses des taux directeurs d'ici la fin de l'année contre une seule anticipée jusqu'à présent. Ils tablent sur trois relèvements l'année prochaine, un rythme inchangé par rapport à leurs prévisions antérieures livrées au mois de mars.

Les rendements des emprunts d'État américains ont naturellement monté et le dollar a effacé ses pertes après le relèvement des taux de la Réserve fédérale et en réaction au ton moins accommodant adopté par la banque centrale dans son communiqué de politique monétaire.

LA BANQUE DE FRANCE RESTE CONFIANTE

En fin de semaine, la Banque de France a revu en légère baisse, à 1,8%, sa prévision de croissance pour l'économie française en 2018, soit 0,1 point de moins que dans ses précédentes estimations, pour tenir compte du net ralentissement intervenu en début d'année. Mais elle table toujours sur 1,7% de croissance en 2019. Dans ses prévisions trimestrielles, la banque estime que le ralentissement des premiers mois de 2018, marqué par un PIB du premier trimestre en hausse limitée à 0,2% après +0,7% les trois trimestres précédents, n'est qu'un contrecoup temporaire au rythme très élevé atteint fin 2017. Selon elle, il se poursuivrait au deuxième trimestre, pour lequel la Banque de France anticipe pour l'instant une croissance de 0,3%, alors que pour la suite, un rythme de croissance d’environ 0,4% par trimestre s’installerait en France. Un point important pour les économistes de l'institut d'émission, c'est que les carnets de commandes des entreprises françaises demeurent à un niveau très élevé. 

A noter qu’il faudra comparer ces prévisions avec celles de l'Insee qui publiera la semaine prochaine, dans sa note de conjoncture trimestrielle, sa première prévision pour la croissance française en 2018. Sur le front de l'emploi, la Banque de France anticipe des créations nettes toujours dynamiques en 2018 et 2019 (200.000 puis 180.000), quoiqu'en retrait par rapport à 2017 du fait notamment de la baisse des emplois aidés. Mais la correction au premier trimestre de la forte baisse du taux de chômage enregistrée sur les trois derniers mois de 2017 l'amène à revoir sa séquence pour les années qui viennent. Ainsi, le taux pour la France entière passerait à 9,1% en moyenne sur 2018 puis 8,8% en 2018 et 8,3% en 2020, soit des prévisions en hausse de 0,2 à 0,3 point par rapport aux précédentes.

GHOSN REPARLE DE FUSION ET DE SON DEPART

Du côté du business, peu d’opérations cette semaine en Europe. En revanche il s’est tenu beaucoup d’assemblées générales, avec de plus en plus de contestations. Juste avant celle de Renault, Carlos Ghosn a accordé une longue interview au Figaro, dans laquelle il explique qu’une fusion entre le constructeur automobile français Renault et son allié japonais Nissan demeure un moyen possible de pérenniser l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, sans pour autant constituer une évidence. Également PDG de l'alliance, Carlos Ghosn a pour mission dans le cadre de son nouveau mandat courant jusqu'en 2022 de pérenniser cette alliance, qui a généré 5,7 milliards d'euros de synergies en 2017. Renault-Nissan-Mitsubishi compte porter ces synergies à au moins 10 milliards d'euros en 2022.

Dans cette optique, l'idée d'une fusion entre le groupe français et Nissan a plusieurs fois été évoquée. « La fusion, c'est un moyen possible, une solution parmi toutes celles qu'il faut examiner, et je le fais sans a priori », a déclaré Carlos Ghosn au Figaro avant d’ajouter : « La fusion n'est pas un repoussoir pour moi. Mais ce n'est pas non plus une évidence parce que ce n'est pas un gage automatique de pérennité ». Carlos Ghosn a par ailleurs indiqué avoir en tête le moment où il lâchera les rênes de Renault. Mercredi, le Financial Times rapportait que le PDG de Renault pourrait quitter la direction du groupe avant 2022.

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