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Macron sur la ligne de crête
par Yves de Kerdrel

Tous les clignotants sont au vert, à part celui de la dépense publique, mais la France est de plus en plus déchirée entre gagnants et perdants de la mondialisation. Un fossé qui se creuse et qui hante les esprits dans les lieux de pouvoir

04/02/2018 - 07:00 Temps Lecture 13 mn.

Invité-vedette en début de semaine d’un diner de la Revue des deux mondes organisé par Marc de Lacharrière, Bruno Le Maire a évidemment souligné combien le regard qui était porté sur la France à Davos était différent depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le vote des premières réformes, et naturellement les statistiques plutôt encourageantes en matière de croissance. Mais dans l’intervention du Ministre de l’Économie ce passage-là n’a duré que trois minutes. Contre toute attente et devant une assistance médusée, le locataire de Bercy a expliqué combien la France n’avait jamais été aussi divisée. Divisée entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, entre ceux qui ont accès et ceux qui sont écartés des nouvelles technologies, entre ceux qui bénéficient des services publics, des médecins et des commerces et ceux qui sont désormais loin de tout. Bref entre ceux qui habitent les métropoles et ceux qui habitent les territoires.

Et Bruno Le Maire ne s’est pas arrêté à cette seule mise en exergue de la France périphérique, celle qui ne vote plus, qui n’a plus confiance dans les dirigeants, et qui cultive la haine des étrangers, mais il a expliqué que depuis neuf mois le gouvernement auquel il appartient mène une politique de redressement tout en étant bien conscient d’être en permanence sur une ligne de crête. Avec la possibilité de basculer à tout moment. Le mouvement des gardiens de prison dont les pouvoirs publics ont pris tardivement conscience aurait pu le faire trébucher. De même que la grogne en cours dans les Ehpad.

DES SONDAGES MITIGES

Ce coté fragile de la politique menée par Jupiter, n’était pas aussi visible, jusqu’à l’intervention de Bruno Le Maire. Elle explique aussi pourquoi le gouvernement a eu une approche plutôt timide sur les ordonnances. Approche qui sera en partie corrigée à l’occasion de la présentation de la loi Pacte concernant les entreprises, dans laquelle figurera bien la réforme des seuils sociaux et fiscaux. Ce qui est certain c’est que depuis trois semaines le gouvernement et le Chef de l’État voient leur image pâtir du fait que l’effet de nouveauté a disparu, et que les réformes sont dans un entre-deux ou bien ne sont plus au rendez-vous. C’est le syndrome de Notre-Dame des Landes où une décision a bien été prise, mais qui vient renforcer ceux qui défient depuis cinq ans l’autorité de l’État.

Un récent sondage publié par Les Échos et radio Classique et réalisé par Elabe montre un Chef de l’État dont la cote de popularité est en recul de quatre points à 38 % et un Premier Ministre dont la sienne est en baisse de trois points à 34 %. Avec ce recul, l'actuel locataire de l’Élysée se situe au même niveau que son prédécesseur François Hollande à la même période de son quinquennat. Dans le détail, Elabe a mesuré durant le mois écoulé une cote de confiance présidentielle en forte baisse auprès des retraités (42%, -10) et des ouvriers (20%, -9). Le baromètre Kantar Sofres-One Point pour le Figaro Magazine annonce quant à lui 44% et 42% de bonnes opinions pour le président et le Premier ministre, des niveaux de confiance identiques à ceux de la précédente enquête de janvier.

DEPLACEMENT SENSIBLE EN CORSE

Un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Le Figaro et France info a mesuré pour sa part l'appui des Français aux récents mouvements sociaux, qui se révèle massif. Ils sont ainsi 87% à soutenir les mouvements de contestation (gardiens de prison, personnels des hôpitaux et des établissements pour personnes âgées) mettant en exergue le manque de moyens et d'effectifs. Les deux tiers des sondés (64%) pensent que ces mouvements pourraient déboucher sur un mouvement de contestation généralisé. Les Français sont nombreux à penser que les chefs d'entreprises (78%) et les cadres (68%) sont les seuls grands gagnants de la politique menée par le gouvernement, au détriment des salariés du public, des catégories populaires et surtout des retraités.

Après un déplacement en Tunisie et au Sénégal, Emmanuel Macron a prévu de rendre en Corse mardi prochain afin de commémorer le vingtième anniversaire de l’assassinat du préfet Erignac. Selon nos informations, il a pris soin de rencontrer en tout de début de semaine, et sans le faire savoir, Dominique Érignac, la veuve du préfet assassiné dans la soirée du 6 février 1998 à Ajaccio. L'entrevue s'est déroulée discrètement à l'Élysée, en présence des deux enfants du couple Érignac, Christophine et Charles-Antoine. Sa veuve Dominique n'a pas encore fait savoir si elle se tiendra aux côtés d'Emmanuel Macron. Ces commémorations, à haute teneur symbolique, se dérouleront dans un contexte compliqué, tributaire des élections territoriales du mois de décembre, qui ont permis aux nationalistes corses de prendre les rênes de la collectivité. Depuis le scrutin, le gouvernement s'évertue à déminer le terrain. Avec quelques concessions (la possibilité pour certains prisonniers corses de purger leur peine sur l'île) et des lignes rouges, notamment sur l'amnistie des assassins du préfet Érignac.

DE L’ARGENT POUR LES ARMEES

Enfin jeudi prochain ce sera le jour de la présentation de la future loi de Programmation Militaire, qui doit permettre à Emmanuel Macron de tenir ses engagements d’un budget de la défense atteignant les 2 % du PIB en 2025. On sait déjà que les armées ont vu leurs crédits s’accroitre de 1,8 milliards d’euros cette année, même si cela comprend beaucoup de rattrapage. Selon les premières indiscrétions la défense devrait voir ses crédits augmenter de 2 milliards d’euros par an d’ici la fin du quinquennat et de 3 milliards d’euros entre 2022 et 2025. Ce qui est là beaucoup plus difficile et aléatoire. Le but est de consacrer ces sommes à l’amélioration des conditions de vie des soldats. Par ailleurs l'armée de terre devrait recevoir plus de véhicules blindés moyens, la marine, plus de patrouilleurs et de pétroliers et l'armée de l'air, plus de ravitailleurs et d'avions de renseignement.

La loi de Programmation militaire devrait permettre de sortir du cycle de sous-financement. L'un des points importants qui pourrait être annoncé, serait la fin annoncée de la sous-budgétisation des opérations extérieures. Emmanuel Macron aurait lui-même insisté afin de faire passer l'enveloppe Opex de 450 millions d'euros à 1,1 milliard d'euros de manière à ce qu’il n’y ait plus de bataille budgétaire sur le sujet. Les surcoûts, liés aux Opex, étaient jusqu'alors pris en charge par un effort interministériel. C'est ce qui a été à l'origine de la crise avec le général de Villiers. En effet, en juillet, le gouvernement avait annoncé que le surcoût de 850 millions d'euros des Opex serait intégralement supporté par la Défense. Ce qui nécessitait alors, pour rester dans les clous budgétaires, de supprimer 850 millions d'euros de crédits d'équipements.

CROISSANCE ELEVEE POUR 2017

Toute la question est de savoir si les 1,1 milliards d'euros consacrés aux opérations extérieures dans le budget de la Défense, seront accordés au détriment du reste. Autre bémol : la décision, prise par le Parlement, de plafonner les "reste à payer" de l'État, à leur niveau de 2017, c'est-à-dire de plafonner les autorisations d'engagement non couvertes par les crédits de paiement. La moitié concerne la Défense (pour environ 50 milliards d'euros). Concrètement, cette mesure risque de bloquer certaines commandes. Les militaires voient qu'il y a la volonté d'avancer mais que, compte tenu des objectifs et des charges, ce qu'on leur donne n'est pas suffisant. C’est la raison pour laquelle les pouvoirs publics ont prévu un effort de pédagogie autour de cette loi. Dés le lendemain, le chef d’état-major des armées la commentera devant les auditeurs de l’IHEDN. Et une semaine plus tard, ce sera au tour du Premier Ministre.

Au chapitre économique la semaine a été marquée naturellement par l’annonce des chiffres de la croissance française pour 2017. En moyenne sur l'an passé, le produit intérieur brut de la France a progressé de 1,9%, son niveau le plus élevé depuis 2011 (+2,1%). Il marque une nette accélération par rapport aux trois années précédentes, où il stagnait autour de 1,0%/1,1%, à la faveur d'une demande intérieure (consommation des ménages et investissement des entreprises) solide. La France reste néanmoins à la traîne de la zone euro qui, selon une première estimation publiée mardi, a connu l'an passé une croissance de 2,5%. Dans un communiqué, le ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire y voit le résultat du retour de la confiance des ménages et des entrepreneurs depuis l'élection du président de la République, des mesures de réformes mises en oeuvre par le gouvernement ainsi que d'un environnement international porteur, en particulier en zone euro.

UN INVESTISSEMENT TOUJOURS ELEVE

Pour la suite, Bruno Le Maire souligne que, selon les derniers indicateurs, cette tendance devrait se poursuivre en 2018. De fait, l'ensemble des données sur le climat des affaires en France sont au beau fixe et l'économie aborde 2018 avec un élan (acquis de croissance) de 0,9%, plus du double de celui de début 2017 (+0,4%). Les prévisions des économistes pour l'ensemble de l'année se situent aujourd'hui en moyenne autour de 1,9 %/2 %. Comme lors des trimestres précédents, la croissance du 4e trimestre a bénéficié d'une demande intérieure dynamique, qui y a contribué pour 0,5 point. La consommation des ménages a certes ralenti par rapport au trimestre précédent (+0,3% contre 0,6%) mais l'investissement des entreprises a accéléré (+1,5% après +1,1%). Sur l'ensemble de 2017, il affiche une hausse de 4,3%, contre 3,4% en 2016, alors que la fin, en avril, du dispositif fiscal de sur amortissement des investissements productifs avait fait craindre un temps qu'il ne puisse se maintenir.

Du coté du business, l’indice CAC 40 a sérieusement flanché cette semaine, à la fois sous le coup de la hausse continue de l’euro face au dollar, dont la parité approche les 1,25, sous l’effet d’une nouvelle hausse du prix du pétrole et surtout d’un retour de la hausse des taux. Des blue chips comme Airbus, Kering, Vivendi ou Accor ont connu une fin de semaine difficile. De même que JC Decaux. Dans une note, les analystes de Barclays ont souligné la forte progression de ce titre depuis septembre (+27,6%), ce qui a porté la valorisation du groupe à des plus hauts. Celle-ci ressort à 33 fois les bénéfices attendus en 2018, soit une prime de 24% par rapport à la moyenne historique du ratio cours sur bénéfices depuis l'introduction en Bourse du groupe en 2001, notent les analystes.

GHOSN PREPARE SA SUCCESSION

Comme prévu, le conseil d'administration de Renault proposera le 15 février le renouvellement du mandat de PDG de Carlos Ghosn pour négocier un nouveau schéma avec les partenaires Nissan et Mitsubishi et nommera un numéro deux choisi en interne. Le mandat de Carlos Ghosn arrive à échéance le 15 juin. Lors d'une audition à l'Assemblée nationale, celui-ci avait déclaré mi-janvier que son futur rôle dans l'alliance Renault-Nissan-Mitsubishi était à définir avec les actionnaires. Quant au futur numéro deux de Renault, il sera choisi en interne et aura un titre de directeur général adjoint ou délégué, ou, à l'anglo-saxonne, de chief operating officer (COO). Selon nos informations, le futur COO viendra du groupe, sera Français, plus jeune que Carlos Ghosn d'une dizaine d'années, disposant d'un vrai track record dans l'automobile et connaissant suffisamment le fonctionnement de l'alliance pour être crédible en interne.

Si l’on parle moins d’Altice depuis le coup de semonce de l’automne les choses ne sont pas réglées pour autant. Régis Turrini, secrétaire général de l’opérateur télécoms SFR et de sa maison mère Altice, va quitter prochainement les fonctions qu’il occupait depuis deux ans, poursuivant la valse des dirigeants au sein de l’empire de Patrick Drahi, a-t-on appris jeudi de source proche du dossier. Ce nouveau départ, quelques mois après celui du PDG Michel Combes dans la foulée de résultats décevants, intervient au moment où Altice est engagé dans une vaste restructuration pour tenter de retrouver la confiance des investisseurs après la chute du titre en Bourse. Nommé début 2016, l’ancien patron de l’Agence des participations de l’Etat (APE) était chargé de la stratégie, des questions réglementaires et des relations avec les pouvoirs publics. Il devrait quitter son poste début mars, a précisé la source.

Patrick Drahi serait engagé, selon nos informations, dans des discussions serrées avec les banques. Le but de celles-ci est de le convaincre de céder les tours relais, mais aussi la totalité de SFR. C’est ce qui explique son intention de vouloir séparer complètement Altice Europe et Altice US. Dans la mesure où à terme, selon ce schéma il ne resterait plus rien d’Altice Europe. Tout cela n’a pas empêché le groupe de Patrick Drahi d’annoncer sa décision d’annuler 370 millions d’actions auto-détenues de catégorie A. Le groupe réduit donc encore une fois son capital. A noter qu’il rendra public peu avant la publication de ses résultats annuels prévue le 15 mars prochain, son plan de redressement pour SFR Group, baptisé SFR Recovery.

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