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Yves de Kerdrel

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Les cartes politiques sont rebattues avec l’état d’urgence
par Yves de Kerdrel

Finalement François Hollande a décidé de suivre l’avis du Conseil d’Etat et de présenter un projet de révision constitutionnelle incluant la déchéance de nationalité. Une mesure plus symbolique qu’efficace pour lutter contre le terrorisme. En revanche c’est un choix qui sème le trouble à gauche et satisfait la droite qui pourrait être plus prompte à voter ce texte que les élus socialistes.
27/12/2015 - 08:00 Temps Lecture 13 mn.

Contre toute attente François Hollande a décidé de conserver l'article 2 de son projet de loi constitutionnel qui prévoit de déchoir de la nationalité des binationaux, nés en France, reconnus coupables d'actes terroristes. Depuis une semaine, le premier ministre Manuel Valls, de nombreux ministres ou poids lourds de la majorité laissaient pourtant filtrer leurs doutes concernant une mesure ultrasensible, qui divise profondément la gauche, sans assurer pour autant le vote de la droite. La presse s'était elle-même fait largement l'écho de ces interrogations, jusqu'à enterrer définitivement la déchéance mardi, après l'interview de la garde des Sceaux Christiane Taubira, qui assurait, sur une radio algérienne, que cette disposition serait retirée du projet de loi constitutionnel.

Selon nos informations la décision présidentielle aura été gardée secrète jusqu'au bout. C'est par un SMS de Manuel Valls, envoyé pendant le Conseil des ministres, vers 11 heures mercredi dernier, que les deux patrons des députés et sénateurs PS, Bruno Le Roux et Didier Guillaume, apprennent que la déchéance figurera finalement dans le projet de loi constitutionnel. Le chef du gouvernement se fend d'un deuxième texto pour prévenir une poignée de parlementaires amis. La veille, mardi matin, lors du petit déjeuner de la majorité qui se tient comme chaque semaine à Matignon, le chef du gouvernement avait pourtant assuré aux poids lourds de la majorité que l'arbitrage n'était pas encore rendu. Autour de la table, devant du café et des croissants, la discussion s'était même engagée sur de possibles solutions alternatives, destinées à compenser un éventuel recul.

TAUBIRA A JOUE EN SOLITAIRE

Selon l'Élysée et Matignon, le chef de l'État et le premier ministre ont étudié tous les scénarios lundi, lors de leur déjeuner hebdomadaire. Les deux hommes auraient ensuite tranché définitivement en faveur du maintien de l'article 2 dans le projet de réforme lors d'un nouveau tête-à-tête à l'Élysée, lundi soir. Pourtant au siège du PS, rue de Solferino, on assure avoir échangé sur le sujet avec Matignon une grande partie de la journée de mardi. Mais Manuel Valls était convaincu que le coût politique du recul était trop élevé et que cela serait reproché à Hollande dans l'opinion. Cambadélis, au contraire, a tenté de faire valoir que cette mesure hautement symbolique ne passerait pas à gauche.

Quand elle enregistre lundi soir une interview à la radio algérienne Chaîne 3 (qui ne sera diffusée que le lendemain), la garde des Sceaux, Christiane Taubira, ne sait pas encore que le vent est en train de tourner. Au micro, elle annonce d'ailleurs très tranquillement que le projet de révision constitutionnelle « ne retient pas » la déchéance, notamment parce que cette mesure pose « un problème de fond sur un principe fondamental qui est le droit du sol ». La diffusion de cet entretien, le lendemain, met le feu aux poudres dans l'exécutif. Hollande et Valls appellent tous les deux la garde des Sceaux. Le chef de l'État fait comprendre à Taubira qu'il aurait préféré qu'elle s'abstienne de parler à sa place, qui plus est depuis l'étranger.

LES VOIX DE LA DROITE SERONT ESSENTIELLES

En annonçant cette mesure à Versailles, le président de la République, qui pensait piéger la droite en lui coupant l'herbe sous le pied, s'est en réalité piégé lui-même. Depuis lors, le chef de l'État n'avait le choix qu'entre de mauvaises solutions. Ce que reconnaît implicitement son entourage. Ces derniers jours, plusieurs ministres et poids lourds de la majorité, hostiles à la déchéance, ont fait le siège du chef de l'État pour tenter de le convaincre d'abandonner une mesure qui pourrait mettre le feu à la gauche, dont une partie est déjà excédée par la ligne économique du président. Devant la quasi-totalité de ses interlocuteurs, le chef de l'État a pris bien soin de ne jamais se dévoiler. Tactiquement, il a baladé tout le monde. Parce qu'il ne répondait pas à la question, chacun pensait qu'il allait céder. In fine, les soutiens du chef de l'État veulent croire que Hollande a choisi la cohérence, l'autorité et la détermination.

A dix-sept mois de la présidentielle, jamais François Hollande n’a semblé si éloigné des fondamentaux de la gauche qui l’a porté au pouvoir. Le quinquennat avait démarré par le redressement dans la justice. Il s’achèvera avec la guerre au terrorisme et, désormais, la déchéance de nationalité. Soit loin, fort loin, des idéaux professés depuis des lustres rue de Solferino. Pour espérer faire adopter la réforme constitutionnelle, il fallait clairement aller chasser à droite. Et, du coup, se couper d’un certain nombre de parlementaires de gauche, qui hurlent déjà à la trahison.

UNE FRACTURE DURABLE A GAUCHE

La déchéance présente également l’heur de prendre au piège la droite. Fort d’une conscience aiguë de la droitisation du pays et des risques induits par le score du Front National lors des dernières élections régionales, le président, d’abord et avant tout tourné vers 2017, a choisi, conformément à sa méthode traditionnelle et par pure tactique, de s’aventurer plus loin qu’il ne l’avait jamais fait vers la droite. Comme s’il avait choisi de perdre le peu d’âme socialiste qui lui restait pour pouvoir encore conserver un espoir de gagner la présidentielle. Le cercle des mécontents dépasse cette fois-ci largement l’habituel groupe des frondeurs du PS. Devant son entourage, la maire de Lille a exprimé sa vive opposition à cette réforme. La maire de Paris, Anne Hidalgo, a également indiqué sur Twitter être « fermement opposée » à la déchéance de nationalité.

Pour faire voter sa réforme aux trois cinquièmes du Parlement, François Hollande va devoir faire les comptes et espérer que la droite collabore. Car le chef de l’Etat risque de perdre le soutien d’une bonne partie de sa majorité et il n’a pas grand-chose à attendre de ses partenaires de gauche. Les écologistes risquent de se diviser sur la déchéance de nationalité. Le coprésident du groupe écologiste au Sénat, Jean-Vincent Placé, explique ainsi être favorable à cette mesure. A l’inverse, Cécile Duflot, a annoncé, jeudi, dans Libération, qu’elle s’opposera à cette mesure refusant de mêler sa voix « à celles des parlementaires FN sur cette question ». Le Front de gauche devrait aussi être sur cette position.

LA DETTE FAIT UNE PAUSE TECHNIQUE

La droite de son côté se trouve elle aussi piégée. Il lui est difficile aujourd’hui de critiquer le gouvernement sur le choix de cette mesure visant la déchéance de la nationalité. C’est pourquoi elle concentre ses tirs sur l’inconséquence de Christiane Taubira et son illégitimité à défendre ce texte contre lequel elle est opposée. Les députés du Front National comme les centristes ont déjà indiqué qu’ils voteraient en faveur de cette révision constitutionnelle. Cela n’assure pas une majorité des trois cinquièmes. Mais avec l’appoint du Parti Radical de gauche et de quelques légitimistes socialistes le texte devrait être voté début février.

Au chapitre des nouvelles macro-économiques, l’événement de la semaine a été l’annonce par l’Insee que la dette publique de la France a légèrement diminué au troisième trimestre - de 2,2 milliards d'euros -, pour s'établir à 2 103 milliards d'euros à fin septembre, soit l'équivalent de 96,9 % du PIB. Mais ce reflux n'est que momentané, après les envolées de 51,6 milliards et de 16 milliards enregistrées au premier et au deuxième trimestres. Ces fortes variations reflètent en réalité des mouvements techniques saisonniers: la dette augmente généralement sur la première partie de l'année, pour diminuer sur la deuxième. En effet, au second semestre, les entrées de recettes fiscales s'accélèrent.

UN CHOMAGE TOUJOURS RECORD

Mais sur l'ensemble de l'année, pas de miracle: la dette va continuer à gonfler. Elle devrait passer de 95,6 % du PIB en 2014 à 96,3 % en 2015. Son poids augmenterait à nouveau l'an prochain (96,5 % du PIB), avant de se maintenir à ce niveau en 2017. Encore faudrait-il, pour simplement parvenir à cette stabilisation, que la France atteigne ses objectifs budgétaires. Or, les marches à franchir ces deux prochaines années sont particulièrement hautes, puisque l'exécutif s'est engagé auprès de l'Union européenne à réduire le déficit public de 3,8 % en 2015 à 3,3 % en 2016, puis à 2,7 % en 2017. À titre de comparaison, Bercy anticipe pour l'heure une réduction d'à peine 0,1 point du déficit cette année.

Sur le front du chômage, les chiffres du mois de novembre dernier, publiés à la veille de Noël font état d’une très légère amélioration avec une baisse de 15.000 du nombre de demandeurs d’emploi dans la catégorie A, dont le nombre reste au niveau très élevé de 3 574 800. De novembre 2014 à novembre 2015 la hausse a donc été de 2,5 %. En revanche le nombre de demandeurs d’emploi en catégories A, B, C est de 5 442 500. Il augmente de 0,1 % sur un mois et de 5,1 % sur un an !

ORANGE ET BOUYGUES SE PARLENT TOUJOURS

Du côté des entreprises, une chose est certaine : les négociations continuent d’avancer entre Bouygues et Orange sous l’égide de l’Etat autour d’un rachat de Bouygues Telecom par le groupe dirigé par Stéphane Richard. Les deux ensembles auraient déjà bien défriché le terrain avec Grégoire Chertok comme conseiller de Bouygues et Jean-Marie Messier pour Orange. Il resterait à régler la question du prix (sans doute dix milliards d’euros payés en titres Orange) et de la gouvernance. Depuis le départ de Delphine Ernotte France, Orange France souffrait d’un manque de management que pourrait combler Olivier Roussat le patron de Bouygues Telecom et chouchou de Martin Bouygues.

Par ailleurs lundi 21 et mercredi 23 décembre, l’équipementier français Valeo a annoncé coup sur coup le rachat de deux entreprises allemandes de taille intermédiaire : Peiker et Spheros. Chaque société compte environ un millier d’employés et réalise 310 millions d’euros de chiffre d’affaires pour le premier et 250 millions d’euros pour le second. De quoi renforcer Valeo, qui a réalisé, en 2014, quelque 12,7 milliards de chiffre d’affaires avec ses quatre grands pôles : aide à la conduite, climatisation/chauffage, phare et systèmes de moteurs. A l’horizon 2020, le groupe français vise 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

LE BEAU COUP DE VALEO

D’autant que ces deux sociétés connaissent des taux de croissance très soutenus. Grâce à Peiker, une entreprise de taille intermédiaire spécialisée notamment sur la voiture connectée, Valeo devient tout simplement le numéro 2 mondial des équipementiers sur ce créneau, derrière le coréen LG. Grâce à Spheros, Valeo va également renforcer sa division systèmes thermiques (climatisation et chauffage) tout en prenant une plus grande place sur le marché des autobus et autocars. Enfin, la société allemande dispose d’une très grande proximité avec les gestionnaires de flottes de bus et les grands opérateurs.

Alors que l’indice CAC 40 a évolué à la manière de montagnes russes en 2015 deux des valeurs qui s’en sortent le mieux sont PSA et Renault. Peugeot a vu son cours bondir de 60,27 % depuis le 1er janvier, tandis que Renault suit avec un gain de 55,86. Une belle revanche pour PSA, de retour dans l’indice phare parisien après en avoir été écarté en septembre 2012. En termes de capitalisation boursière, c’est Renault qui a le plus grimpé, avec 10 milliards d’euros de valorisation gagnés en un an à peine, contre 5 milliards pour PSA. Les deux constructeurs ont d’abord profité d’un effet « rattrapage » qui a touché l’ensemble du secteur automobile européen. Mais au-delà, chacun a bénéficié de ses propres leviers. PSA a séduit les investisseurs par son sévère programme de restructuration des coûts mené sous la houlette de son président du directoire Carlos Tavares. Du côté de Renault, on a largement profité de la sortie de nombreux nouveaux modèles qui permettent au constructeur d’afficher une gamme jeune, bien positionnée sur les segments en plein développement.

Je vous souhaite de très bonnes fêtes et formule plein de vœux pour cette nouvelle année 2016. Y de K.

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