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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Résultats hors normes
par Yves de Kerdrel

Les grandes entreprises françaises publient des résultats records. Elles annoncent aussi souvent des distributions de dividendes en nette hausse. Et de surcroît des plans de rachats d’actions. Au risque de déséquilibrer le partage de la valeur. Au risque surtout de dresser contre elles des politiques en mal d’os à ronger et qui n’hésiteront pas à faire de la démagogie avant les élections européennes.

18/02/2024 - 06:30 Lecture 11 mn.

En 2022 les groupes du CAC 40 avaient annoncé des résultats cumulés pour un montant global de 142 milliards d’euros. Les chiffres qui sont égrenés chaque jour depuis trois semaines et qui vont continuer à l’être au cours des deux ou trois prochaines semaines devraient arriver à un montant total très supérieur s’agissant de l’exercice 2023. Et encore ce sera sans compter EDF qui a réalisé un retournement spectaculaire grâce à sa forte production d’électricité nucléaire.

Tout le monde ne peut que se satisfaire de ces beaux profits affichés par nos champions français. D’autant plus que nous savons tous que s’ils parviennent à réaliser d’aussi bonnes performances en courant le grand marathon de la mondialisation, ils le font, en portant sur leur dos, un sac bourré de taxes, de charges et de normes que n’ont pas leurs compétiteurs allemands, britanniques, suisses et américains.

 

Communication financière ou marketing ?

 

Sans vouloir jouer les "rabat-joie" ces publications de résultats et de distributions de dividendes posent tout de même trois problèmes. Le premier est formel. Si la comptabilité est faite de normes précises, complexes et changeantes au bon vouloir de l’IFRS (on l’a vu avec les loyers), la communication financière – c’est-à-dire l’usage que l’on fait de ces chiffres – commence à ressembler à du grand n’importe quoi. Certains semblent même confondre communication et marketing.

Si bien qu’un groupe du CAC 40 mettra en avant son bénéfice net part du groupe, un autre un Ebitda ajusté ou retraité (à sa guise), un troisième la marge opérationnelle, avec des références qui sont variables d’un exercice à l’autre. Et tout cela sans que l’Autorité des Marchés Financiers ne trouve de raisons de s’émouvoir. Bien sûr tout cela est formel et ne remet pas en cause les performances réalisées. Mais nous avons tous appris que la comptabilité s’appuie sur les principes de régularité, de sincérité et de fidélité. Et il est dommage que l’usage qui en est fait par les services de relations avec les investisseurs et des agences de communication, qui préfèrent le sensationnel à l’exactitude, conduise à publier dans la presse de magnifiques placards qui peuvent donner une image déformée des comptes tels qu’ils sont publiés en détail sur les sites internet dédiés.

 

Le fossé entre la France du Cac 40 et celles des PME

 

Le deuxième problème soulevé par ces publications triomphales auxquelles la presse et l’audiovisuel consacrent de plus en plus de place – ce qui est une très bonne chose – c’est de créer un fossé croissant entre la France du CAC 40 et celle des PME provinciales, dont beaucoup sont souvent leurs sous-traitantes malmenées en termes de prix et de délais de paiement. N’oublions pas que si nous avons des champions français, c’est parce qu’ils sont allés chercher à l’étranger des relais de croissance pour pallier un marché hexagonal en berne et pour lequel ils n’investissent plus. Par ailleurs si l’Allemagne compte plus de 300 000 PME exportatrices, la France n’en recense qu’à peine 150 000. Ce qui constitue un handicap terrible dans la mesure où la croissance hexagonale reste structurellement plus faible que la croissance mondiale.

Il ne faudrait pas qu’à la faveur de ces milliards de bénéfices qui sonnent agréablement aux oreilles des investisseurs et de la direction du budget, les PME finissent par avoir l’impression qu’elles appartiennent à un autre écosystème que des groupes de plus grande taille avec lesquelles elles travaillent pourtant. Si la politique de l’offre menée depuis dix ans a été une réussite pour nos entreprises et pour le taux d’emploi du Pays, elle a, en revanche, caché le désintérêt de Paris pour la France des territoires. Alors qu’il y a une vingtaine d’années la création de pôles de compétitivité et de clusters régionaux avait réussi à réconcilier les champions français et leurs partenaires de plus petites tailles. C’est là aussi bien un sujet politique qu’économique.

 

Des rachats d’actions qui interrogent

 

Le troisième problème posé par ces annonces de profits records réside dans l’affectation que certains groupes décident d’en faire. Lorsque Stellantis annonce un bénéfice record de 18,6 milliards d’euros et une génération de cash de plus de 12 milliards on peut s’étonner que le groupe, qui a réduit ses effectifs à hauteur de 30 000 collaborateurs l’an passé, et qui a essuyé plusieurs semaines de grèves aux États-Unis, décide de distribuer à ses salariés 1,9 milliard et à ses actionnaires 7,9 milliards dont 3 milliards d’euros sous la forme d’un plan de rachat d’actions. S’il est normal que chaque groupe et chaque patron s’interrogent sur le juste niveau de ses fonds propres, le message qui est envoyé urbi et orbi par cette affectation déséquilibrée du cash-flow est gênant.

Autant le libéral convaincu qui écrit ces lignes s’est opposé il y a un an aux élucubrations sur un pseudo "dividende-salarié" imaginé dans le cadre des débats sur le partage sur la valeur. Autant il espère que l’autorégulation qui doit amener chaque acteur économique à tenir compte de son environnement sociétal, politique et économique amènera d’autres groupes à ne pas répéter les erreurs de Stellantis. Et ce jugement de valeur n’entame en rien notre regard impressionné sur le travail mené par Carlos Tavares et sur la réussite industrielle et financière de la fusion entre PSA et Fiat-Chrysler.

 

Éviter la résurgence d’idées saugrenues

 

Il reste maintenant à espérer que ces publications en chaîne de résultats records ne relancent pas le débat autour d’une taxe sur les "surprofits" ou les "super-dividendes" pour reprendre le vocabulaire de la gauche radicale. D’autant plus que la période de disette budgétaire pourrait amener certains politiques moins extrémistes à regarder avec envie tous ces milliards d’euros. C’est Emmanuel Macron lui-même qui avait donné le "la", il y a un an, en évoquant une taxe liée à certains plans de rachats d’actions.

Jusqu’à présent les entreprises ont toujours pu trouver du côté de Bercy un rempart efficace contre toute idée saugrenue de taxation nouvelle. Bruno Le Maire est bien davantage étatiste que libéral. Il n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il convoque à Bercy, les distributeurs, les fabricants de produits agroalimentaires, les pétroliers, les assureurs et bien sûr les représentants des GAFA pour leur donner des injonctions. Mais il a pu apprécier à sa juste mesure l’application de la théorie économique en voyant gonfler d’année en année les recettes de l’impôt sur les sociétés alors qu’il en baissait le taux.

 

L’adverbe précieux du Gouverneur

 

Comme cela était attendu, l’Insee a confirmé vendredi que l’indice des prix à la consommation n’a progressé que de 3,1 % sur un an au mois de janvier en France, alors que cette hausse était encore de 3,7 % en décembre. Mais surtout l’inflation sous-jacente – qui est la plus regardée par les banques centrales – est passée de 3,4 en décembre à 3 % le mois dernier. Quant à l’indicateur de référence au niveau européen – c’est-à-dire - l’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) il affichait une hausse annuelle de 3,4 % en janvier, après une augmentation de 4,1 % en décembre.

Au même moment le quotidien belge L’Écho publiait une longue interview de François Villeroy de Galhau dans laquelle le Gouverneur de la Banque de France a pris soin d’expliquer la méthode qui sera retenue par la BCE pour déterminer le "timing" et l’ampleur d’une baisse des taux à venir. Notre grand argentier rappelle que l’institution de Francfort aura trois degrés de liberté : "le calendrier de la première baisse de taux, mais aussi le rythme de l’assouplissement, et enfin le niveau jusqu’auquel nos taux d’intérêt baisseront" Ce qui l’amène à en conclure que : le fait de disposer de ces trois degrés de liberté successifs peut être un argument de plus pour ne pas différer exagérément la première baisse". Tout est dans l’adverbe. C’est bien la différence entre la conduite de la politique monétaire et le métier d’éditorialiste. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’Aurore, Georges Clémenceau avait diffusé une circulaire dans laquelle il était mentionné : "les journalistes ne doivent pas oublier qu’une phrase se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte."

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