Feuilleton de l'été / Terram / Fondation SNCF / La Poste / Fondapol / Think tank
Feuilleton de l'été
Terram / Fondation SNCF / La Poste / Fondapol / Think tank
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Victor Delage, fondateur et directeur général de l’Institut Terram
De la ruralité à la ruralité. Ce n’est pas un hasard si Victor Delage s’est retrouvé à lancer un think tank dédié à l’étude des territoires, lui qui vient d’une petite commune de 2 000 habitants du Puy-de-Dôme s’est nourri de cette singularité. Aujourd’hui encore, il confie à WanSquare « revenir une fois par mois en Auvergne, où vivent une grande partie de mes proches. Paris donne beaucoup et prend beaucoup. L’Auvergne m’offre l’exact contrepoint, un rythme plus lent et de l’espace. C’est souvent là que les idées avancent. » Seuls les aléas de la SNCF l’empêchent de retourner plus régulièrement là-bas et de faire une fois de plus le lien entre ce qu’il essaye de comprendre avec ses équipes et le réel. Celui qui a à cœur de rappeler qu’un tiers de la population française vit dans 91,5 % du territoire, nous confie vouloir inverser le schéma de compréhension de l’Hexagone.
Un des principes fondateurs de Terram est en effet de partir « du local pour comprendre les grandes transformations à l’œuvre dans le pays. Les moyennes nationales lissent tout, le terrain garde les aspérités, et c’est là que l’on saisit le réel. Peu de travaux prenaient la France par ce bout des territoires. Et d’ailleurs, si le créneau avait été occupé, Terram n’aurait pas eu sa raison d’être. Le fossé qui se creusait toujours un peu plus entre les citoyens et ceux qui les gouvernent a achevé de me convaincre. »
Discerner
Désormais occupé à essayer de prendre le pouls de la société, l’idée de Terram a mis du temps à prendre forme. Victor Delage nous raconte un parcours qui s’ouvre sur « un début de prépa littéraire… une demi-journée, très exactement, tant j’avais besoin de liberté. Cette liberté, je l’ai trouvée pendant ma licence d’histoire à Clermont-Ferrand. C’étaient des années où j’avais encore du temps à moi. Du temps pour les amitiés et les livres, du temps pour essayer de comprendre le monde qui déjà nous échappe. Une chance qu’on ne mesure que bien plus tard. » C’est à cette époque qu’il se passionne pour le concept de cité, sa construction et son évolution, et qu’il achève d’être conquis par l’histoire contemporaine. Sa licence se conclut par un Erasmus à Helsinki, consacré aux sciences sociales. Il quitte ensuite sa région pour un double master en affaires européennes et en économie à Sciences Po Grenoble, là où il « découvre l’univers des think tanks », avant de rejoindre le Collège d’Europe, dernière étape d’un itinéraire qui l’aura conduit des volcans d’Auvergne aux canaux de Bruges.
Ces années sur les bancs des amphithéâtres vont le voir multiplier les expériences, que ce soit le Blue Book de la Commission européenne, un poste de chargé de mission à l’Économie sociale et solidaire au Trésor ou encore un stage à la Fondation Robert Schuman. Un passage à Londres à élaborer des scénarios sur le Brexit lui fera prendre conscience de la force de la projection. De quoi finir par lever ses hésitations sur l’envie ou non de se lancer dans un doctorat, la volonté « d’entrer plus tôt dans la vie active a beaucoup pesé. Mon maître de stage à la Fondation Robert Schuman, Thierry Chopin, m’a transmis le goût des laboratoires d’idées. À ses côtés, j’ai compris le rôle singulier des groupes de réflexion, qui s’intercalent entre le temps long de la recherche et le temps court de la décision politique. » Ce n’étaient pourtant pas les premières envies de l’historien de formation, qui a depuis « très jeune été attiré par l’idée de servir son pays. Rapidement pourtant, à travers mes différents stages, j’ai fini par me rendre à l’évidence que je n’étais pas prêt pour travailler dans ces grandes maisons de l’État. »
Construire
Une candidature spontanée à la Fondation pour l’innovation politique va être le début d’une aventure « passionnante » de six ans aux côtés de Dominique Reynié. De quoi le convaincre définitivement de la « pertinence de ce type de structures. Ce métier laisse une place rare à la créativité. On part parfois d’une intuition et on en fait, à force de travail et d’analyses, un objet de débat public. Les think tanks font dialoguer des univers qui se côtoient sans toujours se comprendre, dans un paysage où les partis produisent de moins en moins d’idées. Alors c’est vrai, quand on regarde les géants dont disposent nos voisins, comme la Brookings Institution aux États-Unis, Chatham House à Londres ou Bruegel à Bruxelles, on mesure combien la France en est restée, en la matière, à une forme d’artisanat. Et à la réflexion, c’est aussi ce qui me plaît. L’artisan travaille à hauteur d’homme, il connaît sa matière et signe son ouvrage. Les idées méritent cette façon-là. » Les années passent à la Fondapol. De cette « extraordinaire école d’apprentissage », il garde une reconnaissance intacte : « j’y ai progressé dans l’écriture comme dans la méthode, et les travaux menés sur le populisme et les dynamiques électorales comptent encore parmi mes plus beaux souvenirs ».
Cette idée de comprendre la France en la prenant par ses territoires, à rebours d’une vieille habitude nationale qui la regarde depuis la capitale, ne le quitte pas. S’il se dit que quelqu’un finira par s’en emparer avant lui, rien ne vient. Ce passionné des auteurs néonaturalistes reste comme eux « convaincu que le territoire où l’on naît pèse beaucoup sur ce que l’on devient ». Le moment venu, il quitte ses fonctions et fait le choix de se lancer seul, sans soutien économique ou politique. « Rien n’était acquis. Les dix premières études de Terram ont été lancées sans le moindre financement. Je me souviens de l’odeur des enveloppes dans lesquelles je glissais, des nuits entières, chaque publication imprimée à plusieurs milliers d’exemplaires, afin de réduire les frais d’envoi, et des dizaines de cartons qui occupaient la moitié de mon appartement. » Le soutien viendra toutefois, celui de partenaires rapidement fidèles et toujours plus nombreux. Quatre à l’origine (Axa France, la Capeb, Engie, la Macif), une trentaine désormais. Le pari, que peu jugeaient tenable en 2023, était en passe d’être gagné. Bien que « certaines personnes du milieu universitaire aient reconnu la singularité et l’utilité du projet, elles m’ont aussi mis en garde face aux poids lourds qui occupaient déjà le terrain ». Pas de quoi décourager Victor Delage, quand bien même il reconnaît « avoir encore du mal, aujourd’hui, à faire comprendre à mes proches ce qu’est un laboratoire d’idées. Chez moi, on s’est surtout inquiété du beau poste que je quittais, celui dont ils étaient fiers. »
Reconnaissance
Un entourage qui n’en reste pas moins un soutien précieux, et le fondateur de Terram nous confie que « ma plus grande fierté restera le coup de téléphone de ma grand-mère après qu’elle ait découvert la page qui m’était consacrée dans La Montagne. C’est le journal qu’on a toujours lu dans sa maison, celui de nos déjeuners du mercredi, quand le papier fin buvait l’huile de ses frites maison avant de partir au foot. » Ses parents comptent tout autant, pour ce que chacun lui a transmis. « De mon père, j’ai reçu le goût du risque, cette façon de ne pas suivre les chemins tout tracés. De ma mère, enseignante passionnée, celui de la littérature et de la curiosité, qui apprennent à regarder les vies ordinaires comme des romans. C’est ce mélange, au fond, que je retrouve dans le lancement de l’aventure Terram. » C’est à eux qu’il confie volontiers que « l’institut est allé plus vite que je ne l’imaginais. Si la qualité de nos contenus doit tout au travail de nos auteurs, leur rapide résonance nous a en revanche surpris. Plusieurs évolutions de fond l’expliquent sans doute. Le rapport des Français aux territoires a changé avec la crise sanitaire, le télétravail et le prix du logement. Le politique a suivi, il suffit d’écouter de nombreux candidats à la présidentielle pour mesurer la place qu’occupe désormais la sémantique des territoires dans leurs discours, chose impensable il y a encore quelques années. Le retour au local est engagé et beaucoup d’entreprises, notamment des grands groupes, l’ont compris. Ceux qui bâtissaient hier leur récit sur la mondialisation parlent aujourd’hui d’ancrage, de proximité, de maillage du territoire. » Il en veut pour preuve plusieurs des soutiens du think tank, à l’image d’Airbnb, dont une grande partie de l’offre se déploie désormais en dehors des métropoles.
Aujourd’hui, l’heure est à la structuration pour ne pas connaître de crise de croissance. Le fondateur explique « que l’institut repose désormais sur des bases solides, avec un conseil d’administration engagé et un conseil scientifique où se croisent géographes, politistes et économistes. Nous réfléchissons à disposer de nos propres locaux et de nouvelles recrues viendront étoffer l’équipe dès septembre. » Des renforts bienvenus à quelques mois d’une élection présidentielle, durant laquelle l’Auvergnat compte bien « continuer à faire de la pédagogie sur les territoires, au plus près de la société civile. Nous avons par exemple engagé un tour de France, le Terram Tour. Loin des débats convenus, les questions y viennent de la salle, d’un public qui ne se prive pas de bousculer les intervenants. Et c’est très bien ainsi, on ne comprend pas les préoccupations et les attentes d’un pays en restant sur l’estrade. » L’ambition est de voir des travaux naître de cette tournée, comme un carnet de route dont chaque étape nourrirait la réflexion. Fidèle à la presse quotidienne régionale, qu’il tient pour le plus sûr chemin vers les Français, il revendique une indépendance à l’égard de tout bord politique.
Innover
Les prochains mois verront également aboutir un travail conjoint avec les spécialistes de l’IA de Magic LEMP sur la fabrique de l’opinion dans les territoires, sous la forme d’une modélisation algorithmique, commune par commune. Une pierre de plus apportée par Terram au débat public, avec l’espoir que cela renforce encore la crédibilité du think tank. Victor Delage reste cependant sur ses gardes et explique qu’il « pense chaque jour qu’une légitimité met des années à se construire et peut se perdre en quelques semaines. Si nous savons que la pensée est politique par essence, nous nous gardons pour autant de la politiser. D’où notre préférence pour l’analyse à froid plutôt que pour la plume trempée dans l’encre chaude des tribunes pamphlétaires. »
Parmi les aspirations du jeune fondateur de 36 ans figure sa volonté « que l’on parle moins des fractures territoriales et davantage des interconnexions qui unissent nos territoires. Les fractures, chacun les connaît. Les liens, eux, restent à écrire, notamment les solidarités entre villes et campagnes. C’est une lecture moins commode mais qui nous semble pourtant essentielle. » Un message qu’il porte volontiers devant les étudiants en gouvernance européenne qu’il retrouve à Sciences Po Grenoble depuis bientôt quatre ans, une proposition qui lui « a tout de suite parlé. Revenir enseigner dans cette ville et cette école, où tant de choses ont commencé pour moi, a la saveur des boucles qui se bouclent. Et je constate chaque année, devant mes étudiants, que le prétendu déclin du niveau ne résiste pas à l’épreuve des faits. » Pas avare de son temps, il est également membre du Comité de mission du groupe La Poste depuis juin et du comité exécutif de la Fondation SNCF depuis mai. Des responsabilités liées à ses fonctions chez Terram et qu’il accepte « tant que je pense avoir quelque chose à apporter, à plus forte raison dans des groupes avec une forte empreinte territoriale. Ces instances ressemblent d’ailleurs, par bien des aspects, à ce que doit être un think tank, un lieu où se croisent des profils très différents. »
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