Feuilleton de l'été / Ardian / Alexis Manet
Feuilleton de l'été
Ardian / Alexis Manet
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain /
Alexis Manet, Managing Director chez Ardian Buyout
Alexis Manet aime dire qu'il est lyonnais « de cœur et de formation ». Il a grandi à Lyon, y a fait ses études et n'a vraiment quitté la ville qu'à 24 ans. C'est là, dans les conversations familiales que se dessine sa première vision du métier. Son père pratique un M&A très small cap, loin des grands process parisiens : il accompagne des entrepreneurs au moment où ils cèdent leur société, dans un rôle qui relève autant du conseil de confiance que du conseil financier. À la maison, il raconte souvent ces dirigeants et les moments charnières de leur parcours, avec cette « passion de l’entrepreneur, du fondateur, du manager » qui marque son fils. Alexis Manet se souvient surtout d’« une certaine étoile dans ses yeux » lorsqu’il les évoquait.
Mais il perçoit aussi une limite : dans le M&A, la vente marque généralement la fin de la mission. Son père lui parle alors d’un autre métier, où le closing ne clôt rien, mais ouvre au contraire une nouvelle histoire : « Tout commence vraiment au closing parce que c’est le partenariat qui commence à ce moment-là. » Ce métier, c’est le private equity. L’idée commence à faire son chemin.
Mezzo di Pasta
Le jeune homme avance pourtant d’abord en généraliste. Bac scientifique, classe préparatoire à l’Institution des Chartreux, puis EM Lyon, qu’il choisit pour se garder plusieurs voies ouvertes. Il se décrit « de formation scientifique, mais toujours plus attiré par les matières littéraires - sans être fâché avec les maths pour autant ». Cette double inclination éclaire sa manière d’envisager le private equity : « J'ai toujours abordé notre métier comme un métier finalement pas très financier. » Les chiffres n’en sont pas moins indispensables : la finance est un prérequis, en particulier dans les premières années, lorsque l'on est d'abord attendu sur la fiabilité des modèles, des diligences et des analyses. Mais, à ses yeux, la création de valeur se joue ailleurs : « Elle se crée dans le relationnel, dans la confiance que l'on construit avec les équipes de management, dans l'alignement des intérêts, dans la vision stratégique. »
Ses stages confirment cette intuition. Un premier passage en finance d'entreprise chez Microsoft, à Seattle, « fabuleux », lui fait découvrir le fonctionnement d’une entreprise de l’intérieur. Puis, plutôt que de passer par le M&A, voie presque obligée pour entrer dans un fonds, il vise directement le private equity. Chez LFPI, maison fondée par d'anciens de Lazard, il découvre l'amont des opérations, les process, les lettres d'offres, la mécanique du deal. Mais c'est chez Bridgepoint Development Capital que le déclic se produit. Le fonds, alors en fin de cycle, ne peut plus investir et l'oriente vers le suivi des sociétés en portefeuille. Il se prend immédiatement au jeu. Trois à quatre jours par semaine, il se rend à Schiltigheim, près de Strasbourg, auprès de Mezzo di Pasta, une chaîne de bars à pâtes récemment entrée en portefeuille. « Mes premiers amours avec l'agroalimentaire », sourit-il. À l'époque, il nourrit une autre idée : faire du private equity « la meilleure école de formation qui soit » avant, au bout de quatre ou cinq ans, de se jeter à l'eau et de monter sa propre boîte. Il n’en fera rien.
« Place Vendôme »
Car en septembre 2012, il entre chez Ardian, place Vendôme, et n'en repartira plus. L'entrepreneuriat n'a pas disparu de son horizon. Il a simplement changé de forme : Alexis Manet le vit à travers les entreprises qu'il accompagne, dans cette position d'investisseur majoritaire qui ne se substitue pas aux dirigeants, mais les pousse, les questionne et les aide à changer d'échelle. Quatorze ans plus tard, il fait partie de ceux que l'on surnomme « les bébés Ardian », ces investisseurs entrés à peine sortis de l'école et qui y ont gravi tous les échelons.
Pour raconter cette progression, il revient à une image : celle des deux jambes. D'un côté, « un métier fondamentalement technique, qui demande une vraie maîtrise des chiffres ». De l'autre, « un métier éminemment très relationnel », où il faut convaincre les managers que l'on sera « le meilleur partenaire pour eux pour les quatre, cinq, six prochaines années ». À mesure que les responsabilités grandissent, la jambe des soft skills prend davantage d’importance. C’est celle qui l’amuse le plus.
« Bread and butter »
Son terrain de prédilection s’est vite dessiné. En quatorze ans, il a accompagné six sociétés, toutes avec un point commun : des opérations dites primaires, dans lesquelles Ardian vient prendre le relais au capital d’une famille ou d’un fondateur. « C'est vraiment notre bread and butter », résume-t-il. Ces situations représentent deux tiers des opérations d'Ardian Buyout, et la totalité des siennes. Pour une équipe de management habituée à un actionnaire familial ou industriel, l’arrivée soudaine d’« une sorte d'actionnariat un peu professionnel et financier » change souvent le rapport au temps, à l’ambition et au changement. « Le change management, c'est sans doute ce qu'il y a de plus compliqué dans nos métiers », reconnaît-il. Il faut rassurer, embarquer, « convaincre sans tordre le bras pour autant ».
Devenu plus senior, Alexis Manet se voit en sparring partner des directeurs généraux qu’il accompagne, avec lesquels il échange plusieurs fois par semaine. « Je pense que l'on vient un peu casser la solitude du CEO. » Il les challenge, mais se garde de jouer les donneurs de leçons : pas question de décréter, depuis Paris, « il n'y a qu'à » ou « il faut qu'on ».
De Kersia à Robot-Coupe
Une expérience l’a particulièrement marqué : celle de Kersia, spécialiste de la sécurité alimentaire racheté au groupe Roullier, où cette activité ne représentait alors que 2 à 3 % du chiffre d'affaires. La trajectoire est fulgurante : en moins de quatre ans, l’entreprise voit sa taille quadrupler, grâce notamment à sept acquisitions, tout en conservant l’essentiel d’une équipe de management qui n’avait encore jamais pratiqué la croissance externe. Encore junior, Alexis Manet en est alors « la cheville ouvrière » et passe beaucoup de temps à Dinard, auprès des équipes. Il en tire une conviction durable : être présent dans les entreprises, aux côtés des managers, « et ne pas rester Place Vendôme derrière notre Excel ».
De Kersia, il garde aussi une fierté, celle de la transmission. Ces dirigeants sont devenus « des experts de la croissance externe, alors qu’ils n’en avaient jamais fait avant », au point que, depuis la cession de l’entreprise en 2020, il les invite à partager leur expérience avec les équipes dirigeantes de ses autres participations. « Ce n'est pas de la magie, c'est juste de l'huile de coude dans des beaux secteurs. » Une relation qui dépasse parfois le temps de l’investissement : « Je suis tombé amoureux de toutes les boîtes que j’ai accompagnées, et c’est toujours un crève-cœur pour moi quand on les vend. »
Son premier dossier mené de bout en bout dans un rôle équivalent à celui de partner, signé il y a bientôt deux ans, ressemble à une synthèse de tout ce qui précède. Robot-Coupe et Magimix forment les deux marques d’une même société, détenue depuis quarante ans par une famille. La première est la marque professionnelle, « la Rolls Royce de la préparation culinaire » pour la restauration ; la seconde, son pendant grand public. En conservant 49 % du capital aux côtés d’Ardian, la famille cherchait un partenaire pour accompagner une double transition : familiale, avec le passage de témoin entre le père et ses quatre enfants ; managériale, avec la succession de Gilbert Verdun, directeur général historique, âgé de 77 ans au moment de la transaction. Simon Barbeau lui a succédé il y a un an. Cette séquence est désormais achevée ; l’accélération peut commencer. Ardian investit dans les moyens humains et les outils avec l’ambition de faire passer le rythme de croissance, historiquement compris entre 3 et 4 % par an, à 7 ou 8 %.
Le goût du produit
Passé managing director il y a deux ans et désormais responsable mondial de la verticale agroalimentaire d'Ardian, la food value chain, il savoure. « Je peux aujourd’hui choisir les dossiers que j’ai envie de porter dans un secteur que j’affectionne », dit-il. À ses yeux, l'agroalimentaire concentre des transformations profondes : « On est tous obsédés par manger mieux, mieux pour la planète, mieux pour ceux qui la produisent, mieux pour les consommateurs. » Convaincu que la France et l'Europe disposent d'une avance à faire fructifier, il veut accompagner des champions capables d'aller, selon sa formule, « prêcher des bons produits » aux États-Unis.
Reste le rêve d'origine, celui de l'entrepreneur. Cuisinier passionné, amateur d'œnologie et de pêche à la mouche, il confie que la cuisine est son « langage de l'amour », pour ses enfants, sa femme et ses amis. Son « rêve le plus fou » serait de se lancer un jour dans un projet autour de la gastronomie et de l'œnologie. Ce ne serait pas un virage, plutôt un prolongement. « Je suis très produit », résume-t-il. Dans les sociétés qu’il accompagne, d’abord, où « on rentre souvent par le produit », par ce qui en fait la singularité. Et aussi « dans la vie d’à côté », lorsqu’il cuisine et reçoit. Derrière les chiffres et les opérations, l’investisseur cultive toujours le goût de la matière première.
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