éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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Le 1er mai, une histoire bien de chez nous
par Laurent Bigorgne
Dans moins d’un an désormais, le 2 mai prochain, une femme ou un homme aura été élu pour remplacer Emmanuel Macron à l’Élysée. Cette coïncidence calendaire explique très largement pourquoi le 1er mai a pris, cette année, des allures de galop d’essai présidentiel.
Travailleurs de tous les pays ?
Nous, Français, prêtons volontiers à la fête du Travail un caractère universel. À y regarder de plus près, cette journée n’est fériée et chômée que dans trois pays en Europe : l’Espagne, la Pologne et la France. Même si elle trouve sa lointaine origine dans les grèves, les manifestations et les affrontements violents survenus à Chicago en 1886, l’histoire du 1er mai est largement française.
D’abord, c’est à Paris, en juillet 1889, que furent jetées les bases de la II ème Internationale, ou Internationale socialiste, et adopté le principe de cette célébration des travailleurs. Par la suite, plusieurs millésimes ont profondément marqué notre histoire politique : les événements tragiques de Fourmies en 1891 ; le 1er mai 1906, qui vit l’affrontement entre le syndicalisme révolutionnaire et Georges Clemenceau, alors ministre de l’Intérieur ; celui de 1919, après la Première Guerre mondiale et le vote de la loi de huit heures ; celui de 1936, au milieu des élections victorieuses du Front populaire ; celui de 1968, évidemment…
Curieusement, cette mythologie bien hexagonale fait souvent l’impasse sur la loi du 12 avril 1941 prise par le gouvernement de Vichy, qui institua le 1er mai comme « jour férié, fête du travail et de la concorde sociale », dont l’article 2 stipule que « ce jour sera chômé […] sans qu’il en résulte une réduction de salaire pour les travailleurs » et qui précéda des lois similaires adoptées en 1947 et 1948.
Ce temps fort de la vie sociale peine désormais à mobiliser. C’était flagrant vendredi dernier : 158 000 manifestants dans toute la France selon la police, 300 000 selon la CGT… sur plus de 30 millions d’actifs ! Même en retenant l’estimation plus large de la CGT, force est de constater que les Français ne se sentent guère concernés par le 1er mai, y compris ceux qui appartiennent à une organisation syndicale représentative. Ces dernières rassembleraient 1,9 million d’adhérents, qu’on n’a pas vraiment vus battre le pavé. Si les 600 000 adhérents de la CGT existent bien et s’ils se sentaient concernés, les cortèges de vendredi auraient dû être deux à trois fois plus importants !
Une tragi-comédie sociale
Ce théâtre un peu à bout de souffle manque donc d’acteurs comme de spectateurs, ce qui pousse l’extrême gauche à de nombreux excès verbaux et idéologiques, de la « délinquance patronale » dénoncée par Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, à l’exigence d’une augmentation des salaires ici et maintenant telle que formulée par Jean-Luc Mélenchon, alors que l’inflation menace à nouveau.
Longtemps le RN, alors Front National, a joué sa propre partition le 1er mai en célébrant la nation rassemblée autour de la figure de Jeanne d’Arc plutôt que les travailleurs. En 1988 – entre les deux tours de l’élection présidentielle –, Jean-Marie Le Pen, non qualifié pour le second tour mais fort d’un score de 14,39 % au premier tour (alors qu’il n’avait pas pu se présenter sept ans plus tôt), était allé déposer triomphalement une gerbe au pied de la statue équestre de l’héroïne de Domrémy, place des Pyramides à Paris. Le président du parti nationaliste érigea par la suite ce geste en tradition et cette célébration finit par devenir le réceptacle des tensions croissantes entre le père et sa fille, jusqu’à leur acmé en 2015.
Depuis 2016, l’hommage rendu à Jeanne d’Arc n’a plus la même vigueur au RN. Cette année, la célébration du 1er mai a pris la forme d’un meeting vendredi en Bourgogne. Après une séquence très tournée vers le patronat, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont repris leur curieux chassé-croisé : « taxation exceptionnelle sur les superprofits » pour la première, pas pour le second ; apologie des travailleurs et des chefs d’entreprise tout à la fois ; éloge de l’État « stratège » et « protecteur », mais qui ne doit pas entraver la liberté d’entreprendre… Tout et son contraire, le « en même temps » à la mode RN ou plus simplement la malédiction des populistes incapables de tenir une ligne claire, particulièrement dans le champ économique.
Attal-Retailleau à la corde
Un autre pas de deux a marqué les esprits ces deux dernières semaines : celui exécuté par Bruno Retailleau et Gabriel Attal, autour de la proposition de loi adoptée au Sénat à l’été 2025 permettant l’ouverture des commerces de proximité et des établissements culturels le 1er mai. Bien qu’inscrite à l’agenda de l’Assemblée nationale en janvier, elle n’a pas pu être discutée et une nouvelle fois les commerçants ont été laissés à eux-mêmes face au dilemme d’ouvrir ou pas ce seul jour à la fois férié et chômé de notre calendrier. En outre, pour les fleuristes qui ont ouvert, et enduré des contrôles de l’inspection du travail, il était rude de voir certaines rues de nos grandes villes accueillir des vendeurs à la sauvette dont la pratique n’avait rien d’artisanale et était manifestement organisée commercialement…
On se serait attendu à compter davantage de candidats pour défendre le droit au travail. Les simagrées de ceux qui s’intéressent une fois tous les cinq ans au monde de l’entreprise et à ses dirigeants ne résistent pas au réel. Des voix ont manqué ces derniers jours pour défendre et promouvoir la liberté de travailler le 1er mai. C’est ce qu’il faut retenir. Comme il faut se rappeler que la loi dite Macron sur le travail dominical date de 2015… Comment comprendre que ce chantier ait été laissé en déshérence depuis ?
Alors que dans le texte voté par le Sénat, la liste des commerces visés est très limitative (les librairies y entreraient-elles ? – on y parle bien des établissements culturels…), que ce jour travaillé est payé double, que le volontariat des salariés est nécessaire, que le refus de travailler ce jour-là ne constitue ni une faute ni un motif de licenciement… on ne trouve à date que deux candidats déclarés à l’élection présidentielle pour assumer d’y être favorable. Le silence d’Édouard Philippe a été assourdissant.
Il faut reconnaître à Gabriel Attal d’avoir marqué des points dans cette séquence. Il l’a inaugurée il y a 15 jours avec son ouvrage En homme libre et poursuivie avec cette « prise de guerre » en faveur du travail. Ceux qui ont lu son livre de façon exhaustive relèveront que l’ensemble est assez creux et pas le moins du monde documenté, que cette collection de pastilles ressemble à un mur de photos postées sur Instagram, que le dépit de son auteur vis-à-vis d’Emmanuel Macron est un peu encombrant à la longue, que sa volonté permanente d’en découdre avec Jordan Bardella a quelque chose d’un peu puéril… Il n’en reste pas moins que le président de Renaissance fait preuve d’un talent certain pour la tactique politicienne. Ne pas s’en rendre compte serait une erreur et bientôt une faute pour quiconque veut l’emporter au centre et à droite.
laurent@fnxlb.org
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