éditorial / Laurent Bigorgne
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Laurent Bigorgne
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« Que de Gaulle se mette en pyjama ? »
par Laurent Bigorgne
Comme attendu, les élections municipales ont marqué le début de la première phase de l’élection présidentielle de 2027. Depuis leur tenue, pas une semaine sans une nouvelle déclaration de candidature ou une énième manifestation d’intérêt… Il y a désormais encombrement à gauche, au centre et à droite. Rien n’est clair cependant sur la façon dont les partis de gouvernement désigneront leurs candidats, ni sur la légitimité réelle que conférera cette onction.
Du scrutin aux sondages
Les Français ont une longue habitude de la désignation de leur président au suffrage universel. Les racines de cette pratique institutionnelle, devenue une institution à part entière, vont bien au-delà de la première élection de ce type – celle de décembre 1965, qui vit l’élection du général de Gaulle au suffrage universel direct et plus simplement par un collège de 82 000 grands électeurs comme en 1958. C’est sous la Deuxième République qu’elle apparut pour la première fois. La participation au scrutin des 10 et 11 décembre 1848, qui porta Louis Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, n’était plus conditionnée à un niveau de fortune… tout en restant exclusivement réservée aux seuls hommes de plus de 21 ans.
Le printemps prochain verra la douzième occurrence de l’élection du Président de la République française au suffrage universel direct depuis le référendum constitutionnel de 1962. À peine plus que les 54 années du règne personnel de Louis XIV (1661-1715), sans commune mesure avec la longévité des dynasties d’Ancien Régime, mais suffisamment pour ancrer cette institution d’essence quasi monarchique au cœur de la République et la démocratie directe dans celui des Français.
Pour autant, l’histoire - finalement brève - des élections présidentielles révèle des mutations profondes et il ne fait guère de doute que l’édition de 2027 portera ses propres inflexions. N’est-elle pas susceptible de voir, pour la première fois, l’extrême droite arriver au pouvoir en temps de paix ? Si l’on ignorera vraisemblablement jusqu’au 7 juillet prochain qui, de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen, représentera le RN à la présidentielle, le premier « atteint des niveaux d’intentions de vote inédits depuis François Mitterrand en 1988 » (Frédéric Micheau, OpinionWay). Après trois échecs à la présidentielle, en 2012, 2017 et 2022, cet exercice d’acclamation sondagière pourrait-il décider la fille de Jean-Marie Le Pen à laisser la voie libre à Jordan Bardella avant même cette échéance ?
Le poids des sondages est réel dans toutes les élections… alors qu’on critique leur robustesse ou leur sérieux. Lors des dernières municipales, un sondage réalisé un mois avant le scrutin n’avait-il pas donné Édouard Philippe perdant au second tour ? On pourra toujours objecter que son score final, supérieur de 7 points, doit peut-être à la mobilisation de son électorat permise par ce coup de semonce…
Les candidats « instagrammables »
Il n’en reste pas moins qu’en l’absence de primaire à gauche comme à droite, ce sont les sondages qui sont partis pour donner la moins mauvaise estimation du rapport de force entre Édouard Philippe et Bruno Retailleau le moment venu – et non leurs militants ou leurs sympathisants. Ce que ces mêmes sondages n’auraient pas permis en 2016 : ils n’avaient pas montré, même à quelques jours du premier tour de la primaire, que François Fillon était susceptible de s’imposer largement devant Alain Juppé et Nicolas Sarkozy. Et que se passera-t-il pour la droite, dont les idées semblent majoritaires dans le pays, si, à force de prudence, ses deux principaux prétendants restent au coude-à-coude sans parvenir à se qualifier pour le second tour ?
Si le poids des sondages est devenu si important – et cette tendance ira croissant à mesure qu’il sera toujours plus facile d’en produire -, c’est aussi parce que les acteurs traditionnels de la vie institutionnelle se sont considérablement affaiblis. Le premier tour de l’élection présidentielle joua autrefois le rôle d’une « primaire » entre candidats de la même famille politique, avant le choix du second tour, selon l’analyse de François Goguel. Cette mécanique est aujourd’hui mise à mal par la montée en puissance des extrêmes. Même l’organisation de primaires par les grandes familles politiques semble hors de portée.
La faiblesse des forces politiques traditionnelles fait par ailleurs le lit des candidats sans programme et « instagrammables », qui semblent avoir décidé que les Français ne doivent rien ignorer de leur vie personnelle et sentimentale, réelle ou supposée. La grossesse de Marine Tondelier, la « princesse » de Jordan Bardella, les confidences de Gabriel Attal…
Un programme !
Soit ces trentenaires sont atteints du mal du siècle – la « maladie des écrans » -, soit ils ont mal interprété la pensée du général de Gaulle quant à la signification de l’élection du Président de la République au suffrage universel direct. En effet, le premier Président de la Ve ne l’a pas envisagée comme la rencontre d’un homme ou d’une femme avec ses « followers », mais avec le peuple français. On imagine aussi mal le général de Gaulle « mis en examen » (bien que condamné à mort par un tribunal militaire à l’été 1940…) que posant sur Instagram avec son chiot sur la terrasse de Matignon, lui qui était réticent à toute participation active à la télévision lors de la campagne de 1965. Sa répartie, réelle ou apocryphe, est restée célèbre : « Quoi ? C’est cela que vous escomptez : que de Gaulle se mette en pyjama ? »
Sans parti, ni primaire, il n’y a, semble-t-il, qu’un instrument qui vaille vraiment : la présentation d’un programme. À cet égard, les réticences d’Édouard Philippe de commencer à en parler sérieusement aux Français constituent-elles une faiblesse notable. Au moins Bruno Retailleau, qui se sait son outsider et possiblement challengé par Éric Zemmour – ou plus encore par Sarah Knafo demain -, a-t-il décidé, comme l’avait fait François Fillon, de parler aux Français de son projet dans le détail. À l’image de ce qu’il a fait pour le volet économique de celui-ci en février dernier, dans ce qu’il faut bien qualifier d’assez large indifférence. Peu importe.
Dans la même veine, Boris Vallaud, qui a moins à perdre à ce stade que les deux ténors de la droite, mais tout à gagner, a-t-il choisi de se démarquer du programme hallucinant dévoilé par le PS cette semaine. La parution de son ouvrage, Nos vies ne sont pas des marchandises…, fatiguera tous les tenants sérieux de l’économie de marché et de la liberté, mais au moins se livre-t-il à un travail intellectuel qui manque tant à la politique depuis des années. Qu’Emmanuel Macron avait promis en son temps et qui n’est jamais venu.
laurent@fnxlb.org
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