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L'année 2026 vue par... Jean-Charles Decaux /
Co-Directeur Général de JCDecaux
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ?
Malgré un écart persistant de croissance avec les États-Unis et avec la moyenne de l'OCDE, la France n'en demeure pas moins une chance pour l'Europe. En dépit des turbulences politiques, notre pays a de nombreux atouts structurels à valoriser et notre économie a fait preuve en 2025 d'une résilience notable, surperformant l'Allemagne et offrant des signes encourageants sur le front de la consommation en fin d’année.
L'année 2026 s'ouvre certes sur un fond d'instabilité durable qui favorise l’épargne au détriment de l'investissement et de la consommation, mais la meilleure intégration par les acteurs économiques de ce climat d'incertitudes devrait permettre une légère accélération de la croissance française par rapport à l'an passé. A l’échelle européenne, la croissance devrait se maintenir au niveau de 2025 avec un rebond allemand porté par l'investissement, contrebalancé par le ralentissement d’autres pays.
L'écart avec les Etats-Unis se réduira, mais ne nous y trompons pas, il demeure vital de réagir au plus vite. Sans un choc de compétitivité et d'attractivité, l'Europe ne pourra pas retrouver le chemin d'une croissance véritablement dynamique.
Malgré les tensions géopolitiques, les entreprises du CAC 40 ont délivré des performances solides au cours des derniers trimestres, grâce notamment à leur présence géographique diversifiée, et en particulier dans les pays émergents. Ces pays sont-ils devenus le nouvel eldorado de croissance des entreprises françaises et comptez-vous accélérer votre présence sur ces territoires cette année ?
Notre groupe a misé très tôt sur le développement de ces pays, depuis plus de 25 ans désormais, en Asie, puis en Amérique Latine et au Moyen-Orient, ainsi qu’en Afrique.
Le terme de “pays émergents” ne reflète plus la réalité actuelle, dans la mesure où nombre de ces économies ont désormais largement rattrapé les niveaux de développement des pays dits matures. Je parlerais donc plus d’économies à fort potentiel de croissance. Ces pays représentent environ 30 % de notre chiffre d’affaires et nous y poursuivons notre développement de manière volontariste, en mettant tout notre savoir-faire et notre capacité d’innovation, notamment au Moyen-Orient, et plus particulièrement dans les aéroports qui constituent des hubs internationaux en pleine croissance. Nous maintenons notre leadership en Chine et nous sommes convaincus du potentiel de ce marché clé pour nos grands annonceurs. Nous participons à la consolidation de notre secteur en Amérique Latine avec une croissance très vigoureuse, notamment au Brésil, au Mexique et en Amérique Centrale.
Les rapports Draghi, Noyer, Letta, bien que montrés en exemple, ne se sont traduits à ce jour que par peu de réformes concrètes en Europe, malgré la longueur du temps législatif. Quelles sont pour vous les chantiers prioritaires à mener pour que l’Europe ne soit plus un marché mais redevienne une industrie ?
De 2010 à 2023, le taux de croissance cumulé du PIB a atteint 34 % aux Etats-Unis contre 21 % dans l’Union européenne et 18 % dans la zone euro. Mario Draghi a parlé de "menace existentielle" à propos du décrochage de l’Europe sur les 3 "i" : innovation, investissement, industrie. Pourtant, à l’automne 2025, un an après la remise de son rapport, moins de 12 % de ses recommandations avaient été mises en œuvre et 20 % étaient en cours d’application. Sur l’énergie et le numérique, elles sont pour l’heure restées lettre morte.
Face aux Etats-Unis et à la Chine, l’Europe doit engager sans plus attendre trois réorientations en faveur de sa productivité, moteur essentiel de la croissance économique.
Soutenir l’innovation est la première urgence, à travers une Darpa européenne, équivalent de l’agence américaine de l’innovation liée à la défense, sous pilotage franco-anglo-allemand. Conformément au plan Draghi, elle permettra de déréglementer massivement – l’UE a adopté 13 000 nouveaux textes depuis 2019 contre 5 500 aux Etats-Unis et, sur le seul volet des techs, elle a produit une centaine de lois et 270 régulateurs – et de simplifier les procédures. Ainsi seront stimulé le redémarrage industriel et de la recherche de l’Europe, respecté le calendrier du réarmement des 27 pour assurer notre sécurité collective, rattrapé le retard sur l’IA et les technologies de pointe dans le domaine civil.
Autre priorité : abaisser les prix de l’énergie, la sève de l’économie, et investir en faveur du nucléaire, pour garantir une électricité abondante, continue et décarbonée. Sera ainsi relevé, par un mix avec les énergies renouvelables, le double défi de la compétitivité et du respect des engagements européens sur le climat.
Troisième réorientation indispensable : adopter une nouvelle approche de la concurrence plus favorable aux entreprises européennes qui se développent sur les marchés mondiaux. Le numérique transforme les marchés, de nouveaux compétiteurs internationaux ont surgi, le plus souvent soutenus par leur Etat. Si elle veut défendre ses intérêts dans le monde, l’Europe doit réformer sa politique de la concurrence pour la renforcer, en adaptant l’application des principes fondateurs de 1957 à la mondialisation de 2026. Cet enjeu de souveraineté est indissociable du renforcement de l’actionnariat européen par le développement de fonds de pension permettant de financer nos investissements dans les secteurs stratégiques - numérique, énergie, décarbonation, défense. Le sursaut est urgent : l’Europe joue actuellement sa place dans le 21ème siècle.
Bien sûr, la France ne saurait s’exonérer des choix forts pour augmenter sa propre compétitivité : redonner toute sa valeur au travail, donc travailler plus et plus nombreux – 10 points d’écart nous séparent de l’Allemagne pour le taux d’activité des jeunes en formation et des seniors ; combler notre retard en matière de capitalisation pour financer l’investissement des entreprises, sécuriser leur actionnariat national et financer durablement la solidarité dont les retraites ; réduire la fiscalité qui pèse sur la production et simplifier le cadre normatif pesant sur l’activité.
Alors que le sujet de la souveraineté numérique européenne occupe le devant de la scène, comment articulez-vous cet enjeu à votre stratégie de groupe français, mais dont la présence est avant tout mondiale ?
Le développement digital est un axe clé de notre stratégie. La communication extérieure digitale est le média qui croît le plus vite, devant la publicité digitale sur mobile. Nous avons investi très tôt dans le digital, qui représente désormais plus de 40 % de notre chiffre d’affaires et qui devrait atteindre les 50 % d’ici moins de 3 ans. Le DOOH (Digital Out-of-Home) représente un formidable potentiel de croissance en apportant par sa flexibilité et sa facilité d’accès, non seulement des services dynamiques aux collectivités et aux citoyens, mais également une grande capacité pour les marques à exprimer leur créativité et créer des expériences à fort engagement avec les consommateurs.
JCDecaux est également bien positionné sur la publicité programmatique, c’est-à-dire automatisée sur le modèle de la publicité sur Internet, grâce à notre suite AdTech complète. Nous sommes la seule société de notre secteur à avoir créé ex nihilo un écosystème programmatique complet, avec notamment VIOOH, une SSP (Supply Side Platform) et Displayce, une DSP (Demand Side Platform), disponible et accessible à des partenaires extérieurs. VIOOH est une plateforme ouverte sur laquelle nous commercialisons notre inventaire et où nous accueillons des partenaires et des concurrents. VIOOH est également la plateforme la plus connectée du marché avec 52 DSP y réalisant des transactions en temps réel, dont TheTradeDesk et Google.
Par ailleurs, nous avons pris une participation majoritaire dans Displayce (aux côtés des fondatrices), une DSP complétée d’une DMP (Data Management Platform) qui permet d’acheter et d’utiliser la communication extérieure de manière très nouvelle, par exemple en permettant le déclenchement dynamique de campagnes en fonctions d’événements extérieurs comme la météo ou les flux de trafic.
Nous avons investi dans des solutions technologiques basées en Europe (VIOOH, Displayce) qui respectent les valeurs européennes (protection des données, éthique), tout en les adaptant aux spécificités de chaque marché, afin de concilier souveraineté et performance. Nous collaborons avec des écosystèmes locaux (Software République, Alliance pour le Data Portal avec Pernod Ricard et Group Accor) pour renforcer notre capacité d'innovation et notre autonomie technologique, sans sacrifier notre capacité à opérer à l’échelle mondiale.
L’intelligence artificielle produit-elle déjà des effets sur vos activités, vos marchés et votre entreprise ? Dans quelle mesure anticipez-vous ses effets futurs sur votre compétitivité (réduction de coûts, gains de productivité…) ?
L’Intelligence Artificielle constitue aujourd’hui un levier au service de la performance de nos dispositifs publicitaires, de l’efficacité opérationnelle de nos équipes et de la transformation de l’ensemble de la chaîne de valeur média. L’IA vient développer les potentialités du DOOH. Nos clients ont la possibilité de concevoir des campagnes grâce à l’IA sur nos plateformes programmatiques. En fonction des objectifs de la marque, cet outil génère des recommandations créatives et des plans médias, alliant une connaissance fine des réseaux de diffusion et un accès aux données de qualification des audiences de référence pour chaque marché.
Nous utilisons également l’Intelligence Artificielle pour analyser et adapter les contenus publicitaires afin de réaliser une modération plus rapide (et ainsi réduire le "time-to-live" d’une campagne), et prédire, grâce à notre solution propriétaire Optix, l’attention que les campagnes diffusées sur nos mobiliers vont générer et ainsi permettre aux marques de les adapter.
Nous contribuons par ailleurs aux travaux autour de l’agentic appliquée à la planification et à l'achat de campagnes media afin de rendre nos inventaires toujours plus faciles à découvrir, cibler, et réserver pour les marques et leurs agences média, qui commencent à adopter massivement ces technologies.
L’adoption de l’Intelligence Artificielle au sein de JCDecaux a eu pour vertu le renforcement de la culture de l’efficacité. En mettant entre les mains de nos équipes, mais également de nos clients, des solutions technologiques avancées, nous permettons à la fois de prévoir l’impact des campagnes et d’en mesurer la puissance et la performance, en fluidifiant les échanges de données vers un écosystème de fournisseur de solutions de mesures.
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