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La stratégie nationale pour l’IA passée au crible de la Cour des comptes / La France est dans la course, mais doit rester concentrée
Ne pas ralentir la cadence. La stratégie nationale pour l’intelligence artificielle (SNIA), lancée en 2018 sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, se trouve à un tournant critique : celui d’être entrée dans sa troisième phase de déploiement, annoncée lors du Sommet mondial pour l’action sur l’IA de Paris en février dernier. C’est dans ce contexte que la Cour des comptes s’est attelée à procéder au contrôle de cette SNIA, dont certains succès ont le mérite de pouvoir être soulignés. "Tout n’est pas négatif, loin de là", a indiqué son Premier président, Pierre Moscovici, lors de la conférence de présentation du rapport.
L’évolution du rang de la France, dans le dernier classement international "Global AI Index" de septembre 2025 en témoigne. Elle est remontée de la treizième à la cinquième place en un an. "En matière de recherche et formation en intelligence artificielle, le pays se hisse au troisième rang mondial", ajoute le rapport des Sages de la rue Cambon (plus de 4 000 chercheurs français travaillent aujourd’hui sur l’IA). L’industrie française a aussi enregistré des progrès en termes de compétitivité et d’attractivité, poursuit-il, tandis que le nombre de start-ups françaises en IA a doublé depuis 2021. Plus de 1 000 d’entre elles sont désormais actives et ont levé près de 2 milliards d’euros l’année dernière, permettant à la France de se positionner en tête du peloton européen – tout comme sur le nombre d’investissements étrangers dans l’IA, sur le plan de l’hébergement de centres de recherche et de décisions de leaders mondiaux de l’IA.
Un bilan qui diffère grandement de ceux des révolutions numériques précédentes, comme internet ou les smartphones, a remarqué Pierre Moscovici. "Nous sommes dans la course en matière d’IA. Mais même dans les domaines où nous avons le plus avancé, il reste beaucoup à faire. Les États-Unis et la Chine sont très en avance. Et l’IA va beaucoup plus vite (que les autres technologies)", a indiqué le Premier président de la Cour des comptes. D’autant que certaines limites et angles morts de la politique publique, jusqu’ici menée en faveur de l’IA, restent à relever.
Suivi insuffisant et crédits sous-utilisés
Tout d’abord, s’agissant de la première phase (2018 à 2022) qui a mobilisé 1,3 milliard d’euros de l’État : les moyens consacrés ont été hétéroclites et leur suivi lacunaire, observe le rapport. En dépit de certaines limites – notamment dans des domaines pourtant couverts par la SNIA, comme la défense et la sécurité, la transformation de l’action publique et la diffusion de l’IA dans l’économie – le principal apport de cette phase reste d’avoir contribué à amorcer le développement et la structuration de la recherche et de l’innovation dans le domaine de l’IA, avec la création de pôles d’excellence, l’ouverture d’infrastructures de calcul ainsi que l’essor de start-ups du domaine. Mais "plusieurs des priorités annoncées, en particulier sur les enjeux essentiels de la formation ou de l’accompagnement des mutations dans les secteurs économiques les plus concernés par l’IA, n’ont pas été mises en œuvre ou l’ont été de façon très limitée, au risque de faire prendre à la France un retard préjudiciable", regrette le document.
Lancée sans évaluation préalable, la deuxième phase de la SNIA, dite d’accélération, était de son côté censée relever le défi de la massification et de l’accompagnement de la diffusion de l’IA dans tous les domaines. Annoncée dès fin 2021, elle a été mise en œuvre essentiellement à compter de 2023. Ses priorités, son budget et son calendrier ont toutefois nettement évolué, au regard des contraintes croissantes sur les finances publiques, mais aussi en raison de la nécessité de réallouer des moyens pour soutenir le développement de l’IA générative – enjeu qui n’avait, de fait, pas été anticipé à la veille de la révolution de ChatGPT, admet la Cour des comptes. Au total, l’État aura programmé 1,1 milliard d’euros sur la période 2023-2025, soit un niveau inférieur d’un tiers à ce qui avait été annoncé. Et la lenteur du démarrage de la plupart des dispositifs s’est traduite par un faible niveau de consommation des crédits (35 % au 30 juin 2025).
La gouvernance des politiques publiques comme enjeu clé
De même, la gouvernance de la politique publique de l’IA s’est révélée complexe, bien que certaines évolutions positives (comme des exemples de coordination réussis avec d’autres stratégies d’accélération du programme France 2030) aient été au rendez-vous. Reste aussi que la mise en œuvre du cœur des objectifs de cette deuxième phase a parfois loupé sa cible. C’est notamment le cas de la diffusion de l’IA au-delà du cercle des entreprises spécialistes, qui a jusqu’alors trop peu retenu l’attention. "Ainsi, la priorité que constitue le soutien à la demande des entreprises en solutions d’intelligence n’a bénéficié que de dispositifs très modestes et l’accélération et la massification escomptées de (sa diffusion) dans l’économie n’a pas eu lieu", indique le rapport. À noter qu’un plan gouvernemental destiné à accélérer l’adoption de l’IA par les entreprises, "Osez l’IA", a été lancé au mois de juillet. Il sera poursuivi par la ministre déléguée à l’IA et au Numérique, Anne Le Hénanff, a-t-elle indiqué après la publication du rapport.
Autre angle mort de la deuxième phase : le retard pris en matière d’adaptation à l’IA de l’ensemble des formations initiales, qui n’a pas été rattrapé, ou la déception concernant la transformation publique par l’IA. Enfin, les actions à destination des territoires et d’un public large n’ont pas été inscrites jusqu'ici au cœur des objectifs de sa feuille de route, un aspect pourtant capital au regard de l’usage général de l’IA.
Alors que la troisième phase de la SNIA entre désormais dans le vif du sujet, la Cour des comptes identifie plusieurs préalables qui seront nécessaires à la réussite du changement d’échelle que nécessite cette technologie. Parmi eux, le renforcement de la gouvernance de la politique publique de l’IA apparaît primordial, a souligné Pierre Moscovici, appelant de ses vœux à ce que le pilotage interministériel soit renforcé, avec la constitution d’un véritable secrétariat général à l’IA, rattaché au Premier ministre. Cinq axes clés sur lesquels des efforts ont été engagés lors des phases précédentes devraient aussi être accentués, à l’instar de l’ancrage dans la durée de l’écosystème d’excellence de la formation, de la recherche et de l’innovation en IA, du renforcement des capacités de calcul, de celui du transfert de la recherche vers le développement industriel, de la mise au service de l’IA au bien commun et d'une meilleure réponse aux enjeux liés aux besoins énergétiques que la technologie impose.
L’IA de demain avant tout
De plus, cinq axes critiques ont jusqu’ici insuffisamment été pris en compte, observe la Cour des comptes. Et devraient être replacés au cœur de la politique publique de l’IA : adapter la formation dans tous les secteurs et anticiper les mutations du marché du travail, favoriser l’accélération de l’adoption des usages de l’IA par les entreprises, investir sur la donnée (sur le plan de l’accès, de la qualité, de sa protection et de son stockage souverain), construire une ambition réaliste en matière de composants et faire de l’IA un levier de qualité, d’efficience et d’efficacité de l’action publique.
En clair, il est plus que jamais nécessaire de capitaliser sur les premiers succès de la SNIA et d’en dépasser les limites et les insuffisances identifiées, estime la Cour des comptes. Car en dépit des avancées enregistrées, Pierre Moscovici l’a souligné. "La France ne doit pas baisser la garde mais conforter une politique publique d’IA. En période de disette budgétaire, la tentation pourrait être de faire retomber le soufflé. Il faut au contraire accélérer. Ce sujet incarne notre message : il faut améliorer l’efficacité de la dépense publique et réaliser des économies, non pas pour la politique du chiffre, mais pour conserver notre capacité à investir", a indiqué le Premier président de la Cour des comptes, avant de poursuivre plus après : "Si des arbitrages indispensables ne sont pas rendus, la France, qui n’est pas mal partie, risquerait de prendre un retard préjudiciable et se priverait de gains de productivité indispensables. Compte tenu de la situation des finances publiques, manquer ce rendez-vous n’est pas une option".
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