WAN
menu
 
!
L'info stratégique
en temps réel
menu
recherche
recherche

Start-up

Start-up

Financement de l’IA : un "late stage gap" européen qui reste à combler / Une fenêtre de tir à saisir du côté de la directive "Solvabilité II" ?

Un rapport d’information parlementaire vient de soumettre plusieurs recommandations à la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, visant à permettre à l’intelligence artificielle de devenir un véritable levier de compétitivité et de souveraineté pour la France et l’Europe. Parmi elles, la question de son financement et certaines pistes qui pourraient venir pallier les difficultés des jeunes entreprises technologiques européennes à opérer leur passage à l’échelle.
(Photo by Jean-Luc Fl�mal / BELGA MAG / Belga via AFP)
(Photo by Jean-Luc Fl�mal / BELGA MAG / Belga via AFP)

Le bilan n’est pas nouveau : l’écosystème européen du capital-risque accuse un retard par rapport à celui des États-Unis, ralentissant de ce fait l’émergence de nouveaux et véritables champions sur le continent. Un épais rapport d’information parlementaire sur les effets de l’intelligence artificielle (IA) sur l’activité et la compétitivité des entreprises françaises, piloté par les rapporteurs de la mission concernée, les députés Emmanuelle Hoffman (Ensemble pour la République) et Antoine Golliot (Rassemblement National) s’est d’ailleurs penché sur les solutions à apporter à cet écueil.

Résultant de quarante auditions et formulant 70 recommandations, qui ont été présentées à la commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale, le document met trois impératifs en avant pour que cette technologie devienne un véritable levier de compétitivité et de souveraineté pour la France et l’Europe : protéger (notamment en contrôlant strictement les acquisitions dans le domaine de l’IA), diffuser (pour que l’IA profite à l’ensemble des acteurs et des territoires) et, évidemment, investir à hauteur des besoins réels.

Dressant un état des lieux du capital-risque européen, le rapport rappelle que ce dernier n’est pas complètement alarmant. "Premièrement, le financement européen de start-up a doublé depuis 2015, confirmant une trajectoire de croissance robuste malgré les fluctuations des marchés. Plus précisément, en 2024, les investissements totaux en Europe dépassent 51 milliards de dollars. Cette progression n’est pas seulement quantitative : les fonds européens se diversifient, attirant davantage de capitaux internationaux (jusqu’à 40 % dans les fonds d’Europe centrale et orientale)", indique-t-il.

 

Phase de rattrapage

 

De même, s’agissant des premières phases de financement, l’Europe semble bel et bien en phase de rattrapage sur sa rivale américaine. Entre 2018 et 2023, l’Europe a par exemple fondé, en moyenne, 15 200 start-ups technologiques par an, contre 13 700 outre-Atlantique, tandis que le nombre d’entreprises européennes en phase d’amorçage a plus que quadruplé entre 2015 et 2025. Une dynamique à mettre entre autres en lien avec le rôle clé des business angels et la structuration de son écosystème, observe le rapport.

D’un autre côté, malgré cela, il reste que les fonds de capital-risque européens sont significativement plus petits que leurs homologues américains, tant en nombre qu’en taille. Entre 2016 et 2024, douze fonds européens ont levé plus d’un milliard de dollars, contre 157 aux États-Unis, relève le rapport. D’autant qu’il convient de relever un déficit structurel européen en matière de passage à l’échelle des entreprises qu’ils soutiennent, résultant du manque persistant de financement des sociétés en phase de croissance avancée, autrement appelé le "late stage gap". Il s’illustre d’ailleurs dans le cas de l’IA, dont l’accroissement de la part dans le capital-risque s’observe aisément, puisqu’il pèse désormais 18 % de ses financements en Europe. Un domaine où l’Hexagone s’affiche en pointe : "La France capte près de 2,5 % des financements mondiaux en IA générative, une part supérieure à son poids économique (2,2 % du PIB mondial). En 2024, les start-ups françaises ont levé 1,4 milliard d’euros, soit près de 50 % des investissements européens dans le secteur. Cette surperformance relative traduit une véritable montée en puissance", observe le rapport d’information.

En revanche, signe de ces difficultés à passer à l’échelle et à l’exception de certains champions, la majorité des jeunes pousses d’IA financées le sont aux stades initiaux (amorçage et série A). Seules 24 start-ups françaises d’IA ont d’ailleurs réussi des levées supérieures à 100 millions d’euros, indique le rapport. Certes, certains projets et acteurs français jouent un rôle d’importance pour remédier à cette insuffisance du capital-risque growth, à l’instar de l’initiative Tibi, ou encore de Bpifrance au travers de ses investissements directs et de son activité de fonds de fonds. Mais pour l’heure, d’une manière générale, "à dix ans d’existence, une jeune pousse européenne a typiquement levé 50 % de moins de capital qu’une entreprise comparable de San Francisco", souligne le rapport. Certains facteurs systémiques expliquent cette difficulté à financer la croissance des start-ups en Europe. Parmi eux : la taille insuffisante et la fragmentation des fonds, donc, limitant aussi les opportunités de sortie, ainsi que le faible appétit pour le risque des investisseurs institutionnels du continent.

 

Questions de structure de l’épargne

 

"En France, les actifs des assureurs-vie ne comptent que 7 % de valeurs technologiques, contre 19 % pour les assureurs américains. Malgré une progression récente, les fonds de pension européens investissent encore plus de trente fois moins dans le venture capital que dans le capital-investissement traditionnel. Plusieurs raisons expliquent cette frilosité : le rendement du VC européen a longtemps été perçu comme trop faible pour le risque encouru, du fait de la petite taille des fonds et d’un manque d’expérience opérationnelle, ce qui a refroidi les grands investisseurs", précise le document. Ce faible appétit pour le risque tient aussi en partie à la structure même de l’épargne et de la protection sociale européennes, rappelle-t-il. Et tout d’abord parce que les fonds de pension privés européens gèrent des encours bien moindres qu’aux États-Unis. Reste qu’en Europe, les fonds de pension n’investissent que 0,01 % de leurs 9 000 milliards de dollars d’actifs dans le capital-risque, contre 0,029 % pour leurs homologues américains.

S’ajoutent à cet ensemble les contraintes réglementaires. Dans le cadre prudentiel dressé par la directive dite "Solvabilité II", une assurance européenne doit provisionner un cadre important (charges de 49 %) pour tout investissement en actions non cotées, soit un niveau de prudence bien plus strict que pour d’autres actifs. De quoi désinciter fortement les assureurs, pourtant pourvoyeurs naturels d’épargne longue à investir dans ces secteurs. Néanmoins, la révision de cette directive, adoptée en 2024 et en cours de transposition (entrée en application prévue en 2026) introduit un régime prudentiel allégé pour les investissements en actions de long terme (LTEI), avec une exigence en capital réduite à 22 %. Une évolution visant à inciter les assureurs à investir dans des projets stratégiques à horizon long, souligne le rapport.

"Le texte de compromis permet désormais l’éligibilité des fonds d’investissement au régime LTEI, à condition qu’ils soient considérés comme "à faible risque". Mais cette notion, non définie à ce stade, est renvoyée aux futurs actes délégués au niveau national. Il existe donc une fenêtre politique décisive pour en influencer les contours, notamment dans le sens d’une reconnaissance des fonds technologiques stratégiques comme véhicules éligibles", indique le rapport, en définissant des critères d’appréciation proportionnés à la spécificité de ces actifs. Pour autant, observe-t-il, les exigences de valorisation, de transparence, de suivi prudentiel pourront varier d’un État membre à l’autre, ce qui pourrait créer une fragmentation du marché européen d’autant plus significative et décourager l’adoption du LTEI dans les secteurs émergents, volatils ou plus difficiles à évaluer (comme l’IA, mais aussi la deeptech ou la biotech, entre autres).

Vous souhaitez réagir à cet article ou apporter une précision ?
Commentez cet article