éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Appauvrissement
par Yves de Kerdrel
Les premières publications de résultats de la part des groupes du CAC 40 font apparaître de très bonnes surprises et sont souvent accompagnées de dividendes en hausse. Si bien que cette année les champions français vont verser plus de 40 milliards d’euros aux investisseurs étrangers. De quoi relancer le débat sur la capitalisation et l’intérêt d’avoir en France des fonds de pension qui profitent de la richesse créée par les Français.
Il y a une dizaine de jours, Bernard Arnault, Patrick Pouyanné, Florent Menegaux, Patrick Martin et quelques autres grands patrons français ont relancé, à juste titre, le débat sur le niveau de taxation que subissent les entreprises qu’ils dirigent et qu’ils développent. Toute la question est de savoir, maintenant que le budget pour 2025 est voté, si le gouvernement tiendra bien sa promesse de ne pas reconduire les mesures qui ont permis un tel durcissement de la fiscalité. Et si le provisoire restera exceptionnel ou bien s’il deviendra durable comme c’est trop souvent le cas en France.
Il va être également intéressant de suivre les résultats de la conférence sociale sur la réforme des retraites – un moment appelé conclave – dont la mise en place a contribué à ce que les socialistes permettent au pays d’avoir enfin un budget. Cette conférence devrait s’activer à partir du 19 février, lorsque la Cour des comptes rendra le rapport express qui a été commandé par François Bayrou afin de nourrir ces concertations. Avec comme mission de passer en revue la trajectoire financière, et l’impact d’une évolution des règles sur la compétitivité et l’emploi. Il devrait également s’intéresser aux régimes de base et aux régimes complémentaires de la fonction publique comme des régimes spéciaux.
Le vrai coût des retraites
On connaît déjà en partie la "religion" de François Bayrou sur le sujet. Lors de sa déclaration de politique générale le premier Ministre a scandalisé certains "beaux esprits" de notre République en évoquant un déséquilibre plus important que celui habituellement mentionné dans les publications officielles. Il a ainsi fait référence à un chiffre de 55 milliards d’euros que l’on peut qualifier soit de surcotisation si l’on est employeur public, soit de subvention si l’on est contribuable. Quoi qu’il en soit cette charge comptable est préjudiciable aux comptes de la nation, puisqu’elle contribue au déficit budgétaire et donc à la dette publique accumulée au cours des dernières décennies.
Si François Bayrou s’est aventuré, dès sa première intervention devant la représentation nationale, comme Premier Ministre, sur ce terrain-là, c’est parce que le Haut-Commissariat au Plan qu’il a dirigé au cours des dernières années avait fait ce constat. Tout comme l’inspecteur des finances Jean-Pascal Beaufret, dans une courte note didactique que tout Paris a pu lire il y a quelques mois. Ce dernier montrait par A + B que "l’addition de 100 milliards d’euros de dépenses supplémentaires et d’allègements fiscaux au déficit permanent et antérieur de la protection sociale (54 milliards d’euros) était dû aux retraites pour un montant d’environ 70 milliards d’euros par an." Rappelons que pour le Conseil d’Orientation des Retraites le déficit de notre système de répartition se limite à 6,1 milliards d’euros.
Appauvrissement collectif
Si la Cour des comptes abonde dans le sens de François Bayrou, de Jean-Pascal Beaufret et de bien d’autres, il sera établi que ce système de retraite par répartition est devenu, nolens volens, un système par lequel tout le monde s’appauvrit dans la mesure où il est l’une des causes de notre déficit chronique et donc des 3 300 milliards de dettes accumulées. Ce qui est une absurdité économique dans la mesure où "la retraite par répartition est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas" ainsi que le répètent régulièrement les politiques et les syndicalistes de tous bords comme si cette jolie formule toute faite permettait d’éviter de réfléchir.
Pourquoi parler de cela aujourd’hui ? Tout simplement parce qu’à l’inverse, un système de capitalisation aurait permis non seulement d’éviter (ou de limiter) l’accumulation de ces déficits. Il aurait constitué un enrichissement collectif et individuel. Et il permettrait aujourd’hui aux champions du CAC 40, qui s’apprêtent à verser au total 100 milliards d’euros de dividendes à leurs actionnaires, d’enrichir les Français avec le fruit de leur travail. Alors que 40 % de cette manne contribue aux pensions des instituteurs californiens, des personnels de l’Ontario ou des veuves écossaises.
Les vertus de la capitalisation
La retraite par capitalisation n’est pas une marotte d’éditorialiste libéral. Encore moins un dogme établi ou une vérité acquise. Elle existe déjà, qu’on le veuille ou non, à travers l’obsession des Français à devenir propriétaires. Cette épargne forcée constitue, d’une certaine manière, l’amorce d’un système de capitalisation. Elle se vérifie par un taux d’épargne de trois à quatre points supérieurs à ce qui se constate dans la plupart des pays de l’OCDE.
Vue à travers le prisme de l’économie française, et non des individus, la retraite par capitalisation offrirait au pays non seulement un soulagement pour les finances publiques, non seulement un point d’appui pour les entreprises françaises sous-capitalisées, mais aussi un levier pour faire face à la double transition écologique et numérique, notamment dans un cadre européen, comme l’ont montré les rapports Noyer, Letta et Draghi.
Petit vent d’optimisme sur le CAC 40
Enfin et surtout on peut se prendre à rêver d’une France, enfin dotée de fonds de pension eux-mêmes devenus actionnaires de nos champions français, qui arrêterait de clouer au pilori telle entreprise parce qu’elle augmente ses dividendes ou tel patron parce qu’il propose de mieux rémunérer ses actionnaires. Pourquoi n’a-t-on pas écouté Ernest-Antoine Seillière et Denis Kessler lorsqu’ils prônaient les vertus de la capitalisation ? Non seulement nos finances publiques s’en porteraient mieux, mais le débat public s’en trouverait amélioré et nous éviterions les traditionnels débats de printemps sur le juste partage de la valeur quand les publications de profits records remplissent les pages des journaux économiques.
Car il faut le reconnaître, cette nouvelle saison de comptes annuels s’annonce prometteuse avec notamment les profits somptueux des groupes bancaires. Ce qui devrait permettre au CAC 40 d’afficher des bénéfices cumulés de plus de 150 milliards d’euros après 149 milliards en 2023 et 143 milliards en 2022. Ce petit air d’optimisme souffle déjà sur l’indice-phare de la Bourse de Paris qui est repassé au-dessus des 8 000 points et affiche un gain de 8 % depuis le début de l’année. Une performance qui laisse notre indice encore loin de ses plus hauts niveaux à la différence du S & P 500, du Footsie ou du Dax.
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