éditorial / Yves de Kerdrel
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Yves de Kerdrel
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Contraintes parallèles
par Yves de Kerdrel
C’est cette semaine que la France devrait enfin se doter d’un budget. À condition que deux tiers des députés socialistes s’abstiennent de voter la motion de censure. Ce budget, qui aura le mérite d’exister, est critiqué par les grands patrons. Il est vrai qu’il a été réalisé en privilégiant les contraintes politiques aux contraintes économiques. Et en laissant de côté la contrainte extérieure.
On savait François Bayrou inspiré par Henri IV. On l’ignorait passionné par un contemporain du "Vert Galant", l’anglais William Shakespeare. Car la politique des petits pas qu’il mène depuis quarante jours fait écho – toutes proportions gardées – au fameux soliloque de Macbeth à cause duquel nos professeurs d’anglais ont désespéré de nous. Assiégé dans son château, Macbeth apprend la mort de sa femme et se lance dans cette tirade où figurent ces mots magnifiques : "Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow, Creeps in this petty pace from day to day, To the last syllable of recorded time". Ce que nos maîtres nous apprenaient à traduire de la manière suivante : "Demain, et demain, et demain ! C’est ainsi que, à petits pas, nous nous glissons de jour en jour jusqu’à la dernière syllabe du temps inscrit sur le livre de notre destinée".
Bien sûr ce texte de Shakespeare est plus connu pour sa conclusion : "La vie n’est qu’une ombre qui marche ; c’est une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien." Mais cette manière de regarder et de faire les évènements jour après jour, tout en sachant bien que cette politique des petits pas a de bonnes chances de se terminer, d’ici quelques mois, noyée dans une nouvelle dissolution, correspond à la fois à ce que François Bayrou est condamné à faire… mais aussi à ce qu’il sait faire de mieux. Sauf lorsqu’il se livre à un dérapage verbal avec son allusion à la "submersion migratoire".
Le rêve d’un Bad Godesberg français
À force d’abnégation, de discussions, de négociations, de coups de fil, de volonté d’apaisement, mais aussi de renonciations, la France dispose maintenant d’un texte budgétaire pour 2025, arrangé en conclave par une commission mixte paritaire de sept députés et sept sénateurs. Ce nouveau projet de loi de finances pour 2025 que nos lecteurs connaissent mieux que nous est légèrement différent de celui élaboré par Michel Barnier. Dans la mesure où il cherche, en priorité, à répondre à une contrainte politique. Celle qui consiste à ce qu’il ne soit pas recalé par les socialistes. Surtout si le Rassemblement National vote la motion de censure que déposeront les Insoumis.
Derrière cette contrainte politique il y a un enjeu plus important encore : celui qui consiste à détacher définitivement le Parti Socialiste du Nouveau Front Populaire et à le rapprocher progressivement du fameux "socle commun". Sur ce dernier point, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Même si l’on pourrait s’attendre à ce que ce parti – principalement composé de sociaux-démocrates, pour les plus anciens des députés et des sénateurs – trouve quelques terrains d’entente avec les tenants d’une politique de l’offre qui a permis à la France de se redresser au cours des dix dernières années. Mais notre Parti Socialiste n’est pas le SPD allemand. Et son histoire le ramène, hélas, davantage, pour des raisons électorales, au "Programme Commun" de François Mitterrand qu’au fameux programme de "Bad Godesberg" du nom de cette ville des bords du Rhin où les socialistes allemands se sont réconciliés avec le capitalisme… il y a soixante-cinq ans.
La fronde des grands patrons
Les renonciations faites par François Bayrou pour convaincre les socialistes de ne pas faire obstacle au vote du budget coûtent quelques milliards d’euros. Ce dont le gouvernement se défend en rappelant – à juste titre – que l’absence de budget a un prix de 100 millions d’euros par jour ; soit déjà plus de 3 milliards depuis le début de l’année. Elles ont aussi un coût par le signal envoyé aux patrons avec la hausse de la taxe sur les transactions financières, du versement transport, de la taxe sur les billets d’avion et bien sûr la surcote d’impôt sur les sociétés qui a amené Bernard Arnault à s’exprimer avec force. Ce qui est rare de sa part. Une intervention qui a d’autant plus retenti qu’elle a été suivie d’une déclaration assez banale de Florent Menegaux sur le coût du travail, et de menaces de délocalisation exprimées par Patrick Martin, le président du Medef.
Si l’exaspération d’un Patrick Pouyanné ou d’un Luc Rémont concernant la difficulté à investir dans l’Hexagone n’est pas feinte, les sorties patronales de ces derniers jours – même justifiées – sont légèrement décalées. Car elles concernent un supplément d’imposition valable un an au lieu de trois dans la version Barnier et de deux dans le texte voté par le Sénat. De surcroît lorsque le précédent locataire de Matignon avait fait voter la même mesure, personne ne s’était vraiment insurgé contre cette contribution exceptionnelle à l’effort collectif. Au moins cela aura permis aux leaders d’opinion de se rappeler que la production de richesses précède sa distribution. Ce qui, en France et dans l’hémicycle notamment, est encore loin d’être une évidence.
En attendant la contrainte extérieure…
Le problème de ce projet de loi de finances c’est qu’il cherche d’abord à répondre à la contrainte politique du moment tout en tenant compte des contraintes économiques. Ces dernières se résument à l’engagement pris par Bercy de ramener le déficit public nominal sous la barre de 3 % du PIB d’ici 2029 (ce qui représente un effort cumulé de près de 120 milliards d’euros), à la nécessité d’afficher cette année un déficit budgétaire limité à 5,4 % du PIB, et à l’incertitude concernant le taux de croissance de l’économie française fixé à 0,9 % alors que le consensus des économistes se situe à 0,7 %.
Comme l’a souligné Pierre Moscovici, ès qualités de président du Haut Conseil des Finances Publiques, la copie présentée par Bercy est "un peu optimiste". Ce qui signifie qu’il n’y a aucune marge de manœuvre dans le projet de budget pour 2025 validé par la Commission Mixte Paritaire. De surcroît, l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande a pointé du doigt le fait que l’effort structurel repose principalement sur des mesures de hausse de prélèvements obligatoires (un peu moins de + 0,9 point de PIB) et faiblement sur effort concernant les dépenses (un peu moins de + 0,1 point de PIB).
François Bayrou doit maintenant prier pour qu’aucun choc extérieur ou aucun imprévu concernant les dépenses et les recettes intervienne. Car avec une charge d’intérêts qui grimpe de 14 % cette année à 67 milliards d’euros, l’état va se retrouver "fort dépourvu" comme la cigale de La Fontaine. Et cela même si la BCE a abaissé, sans surprise, son taux de base de 0,25 point à 2,75 %. Car le taux de rendement de l’OAT à dix ans reste à un niveau très supérieur autour de 3,22 %. Et avec un spread vis-à-vis des Bunds allemands qui s’est, heureusement, un peu détendu. Outre la contrainte politique et la contrainte économique, il y a aussi la contrainte extérieure qui apparaît peu dans les discours de François Bayrou. À moins que ce ne soit pour demain ou après-demain. "Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow" !
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