Noëlle Lenoir : avocate, politique ou porteuse d'histoire ?
C'est l'histoire d'une avocate parisienne ayant pignon sur rue mais qui, toute jeune, voulait tout sauf porter la robe. Pourtant difficile pour Noëlle Lenoir, qui sévit aujourd'hui chez Kramer Levin, de ne pas avouer qu'elle avait ça dans le sang, un nombre important d’avocats parmi ses ancêtres s'étant distingués dans le milieu : sa grand-mère – avocate à Paris au tout début du 20ème siècle et sa tante bâtonnière à Versailles en 1959. Marquée par la période de reconstruction post-guerre de 40, l'optimisme à toute épreuve de Noëlle Lenoir la faisait songer à endosser la tenue de juge afin de promouvoir l'idéal qui y était attachée. Si aucune de ces velléités ne s'est concrétisée, elle a néanmoins su se démarquer par un parcours de politique et de magistrate tout à fait étonnant pour une femme de sa génération. Ses différents postes ont d'ailleurs contribué à nourrir la réflexion de cette personnalité de conviction, aujourd'hui âgée de 68 ans.
En 1972, après la faculté de droit et Sciences Po -dont elle se souvient des excellents professeurs mais raille l'arrogance qui y planait chez certains- elle réussit le concours d'administrateur du Sénat. Elle travaillera en grande partie pour la Commission des lois, avant de rejoindre dix ans plus tard la CNIL fraîchement créée. "J'étais socialiste de centre-gauche. A l'époque, nous avions vécu 23 ans sans alternance. Les jeunes n'avaient connu que la même majorité et se disaient que l'autre devait être mieux. Quand Mitterrand est arrivé en 1981, cela été un grand chamboulement", raconte notre interlocutrice, qui est un livre d'Histoire à elle toute seule.
A la CNIL, elle se rappelle ainsi avoir planché sur les fichiers de la police ou encore avoir eu à gérer les Mormons venus des Etats-Unis pour récupérer des données des registres d’Etat civil, documents leur permettant de convertir leurs ancêtres. Puis, trois ans plus tard, sur les recommandations du patron du Monde Jacques Fauvet, président de la CNIL, François Mitterrand lui ouvre les portes du Conseil d'Etat, où elle siégera pour son bonheur quatre années. Elle prend ensuite la casquette de directrice de cabinet du ministre de la Justice, qui était en cette année 1988 Pierre Arpaillange. "C'était une expérience enrichissante. Mais j'ai pu y voir le désintérêt scandaleux du politique pour la justice, toujours parent pauvre de l’Etat", affirme l'intéressée. Ses sujets du moment : grèves du personnel pénitentiaire, réforme du code pénal etc. Noëlle Lenoir y a également suivi de près les grandes affaires, comme le dossier Grégory ou Boutboul. "Je ne suis pas pour la védétarisation des juges au pénal. Ils n'y résistent pas", commente-t-elle.
Spécialiste de la bioéthique
Noëlle Lenoir est également une grande spécialiste des questions de bioéthique. A la demande du Premier ministre Michel Rocard, elle est missionnée en 1990 pour faire l'état des pratiques sur des sujets comme la procréation médicale assistée (PMA). Le rapport, tiré de ses nombreux voyages et rencontres à travers le monde, a reçu à l'époque un accueil très médiatisé, qui sera suivi d'une première loi sur la question. C'est dans le prolongement de cette expérience que Jacques Delors lui demande de devenir membre du Groupe européen d’éthique pour les Sciences et les Technologies Nouvelles (GEE) dont elle deviendra présidente. Elle intégrera également en 1992 le Comité international de bioéthique de l'Unesco, qui rédigera une déclaration sur les droits de l'homme et la génétique adoptée par l’ONU. Si elle n'a plus aujourd'hui de mandat formel sur la question, Noëlle Lenoir continue de suivre de près les débats en la matière. "Je ne suis pas pour les mères porteuses. Ce ne sont pas les femmes des beaux quartiers qui portent les enfants des autres. Il y a donc une certaine instrumentalisation du corps de la femme", argue-t-elle.
En matière de féminisme, Noëlle Lenoir n'est en effet pas la dernière. Celle qui s'est mariée à un homme, père de quatre enfants, considère : "qu'il est beaucoup plus dur d'être une femme en politique. Cela est d'autant plus vrai aujourd'hui que les hommes se sentent fragilisés par l'arrivée des femmes et cherchent donc à protéger leurs acquis". Mais c'est aussi notamment parce qu'elle faisait partie du sexe, dit faible, et qu'elle s'était fait remarquer sur la bioéthique que François Mitterrand, l'a choisie à 43 ans pour devenir la première femme, et plus jeune membre, à entrer au Conseil Constitutionnel. Cet endroit où l'on "modèle la société".
Un attachement fort à l'Europe
Toutefois, sa carrière est loin de s'être arrêtée à ce Graal. Après avoir enseigné à l'Université de Columbia et intégré le barreau de Paris, Noëlle Lenoir devient ministre des Affaires européennes. Le Monsieur Affaires étrangères était alors Dominique de Villepin. "Il se désintéressait totalement de l'Europe qu’il ne comprenait pas", estime Noëlle Lenoir. A l'inverse, cette dernière y est très attachée, mais craint pour l'avenir. "Les dirigeants continuent de se focaliser sur l’intégration du marché unique européen alors qu'il faut aujourd’hui avant tout défendre nos intérêts économiques dans le monde, notre indépendance politique et notre sécurité en danger", explique-t-elle. Et d'ajouter : "Il y a eu une défaillance des pouvoirs politiques vis-à-vis de l’Europe. L’héritage n’a pas été géré et aujourd'hui les élus reçoivent comme un boomerang les signaux négatifs des citoyens".
Noëlle Lenoir est désormais avocate-associée spécialisée dans le droit de la concurrence ou encore experte dans la protection des données personnelles. Elle reste fondamentalement ancrée dans l'actualité. Elle a ainsi travaillé sur le traité de libre-échange entre l'UE et le Canada. Elle est également présidente du Cercle des Européens et ne semble pas prête à s'arrêter. Parmi ses projets ? Un livre sur l'Europe à l’adresse de la génération future, pour lequel il faudrait qu'elle prenne le temps.
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