L'oracle Buffett remis en cause
Berkshire Hathaway a enfin déclaré que David Sokol avait violé l'éthique dans le dossier Lubrizol. Mais l'indulgence du financier américain pour son dauphin l'a fortement discrédité.
Warren Buffett, le grand visionnaire des marchés qui a su déceler les meilleures opportunités d'investissement depuis une trentaine d'années, s'est fourvoyé à propos de son bras droit, celui qui était pressenti depuis longtemps comme son dauphin, David Sokol. Ou, s'il n'a été dupe, il a donné l'impression d'une indulgence coupable.
Les faits sont pourtant d'une évidence crue. M. Sokol, qui avait été "pitché" par Citigroup pour lui vendre le principe d'une entrée chez Lubrizol, a ensuite présenté le projet à Warren Buffett, qui l'a d'abord refusé avant de réviser son jugement, et d'annoncer le rachat du fabricant de lubrifiants mi-mars. Ce qu'il ne savait pas alors, c'est que son dauphin avait déjà acheté pour 10 millions de dollars d'actions du groupe, avant même de constituer son dossier d'investissement. L'opération, qui a boosté le cours de bourse de Lubrizol, lui a fait gagner 3 millions de dollars de plus-values potentielles.
Or, le délit d'initiés se définit, en France comme aux Etats-Unis, comme le fait d'utiliser des informations privilégiées qui, si elles étaient connues du public, auraient une influence sur le cours de bourse d'une société. Soit très précisément ce à quoi s'est livré David Sokol. Sa démission inopportune, deux semaines après l'annonce d'un deal que tous lui attribuaient, n'a trompé personne, même si la raison officielle était qu'il souhaitait créer sa propre structure. Avoir été le plus proche collaborateur du financier le plus réputé de la planète pendant 11 ans ne laisse guère de doutes sur ce qu'était le dessein final de ce cinquantenaire.
La grossière erreur stratégique de M. Sokol n'est en réalité guère surprenante, car elle révèle la faiblesse de l'homme devant l'appât du gain, même s'il a déjà amassé à titre personnel une confortable fortune. Ce qui surprend bien davantage, c'est la réaction de son patron, le très honnête et droit Warren Buffett, à cette félonie. Il n'est sorti de sa réserve que pour exprimer qu'à son sens, l'opération de M. Sokol ne relevait pas de l'illégalité. Et ce n'est qu'à l'issue d'un comité d'audit que sa société, Berkshire Hathaway, a déclaré hier soir que l'acte de M. Sokol avait violé les principes d'éthique et de bonne gouvernance.
Ce cas d'espèce, qui devrait se clore par un procès en délit d'initiés avec lequel les Etats-Unis sont en ce moment très familiers, montre bien qu'un homme d'exception comme Warren Buffett ne peut être à la fois bon investisseur et bon manager. Sa foi dans l'être humain l'a conduit à se montrer faible devant ses investisseurs, ce qui risque de porter préjudice à sa réputation, sans faille jusqu'alors. Et aujourd'hui, l'incertitude qui pèse sur la succession à la tête de Berkshire Hathaway prend une nouvelle dimension. Car quelle personne de l'acabit et de la droiture de Warren Buffett peut prendre sa suite, et poursuivre le parcours sans faille de Berkshire Hathaway? La confiance des investisseurs est un lien compliqué à établir, et qui sera bien difficile à ne pas rompre lors du départ du sage d'Omaha.
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17/09/2021 - 10:31

