Chroniques / Jean-Baptiste Noé
Chroniques
Jean-Baptiste Noé
Chronique
Mali : retour à la case départ
par Jean-Baptiste Noé
Comme un air de déjà-vu. Le Mali est de nouveau en proie à des troubles intérieurs. La junte est fragilisée, le pays est fracturé. Et cette fois-ci, la France ne devrait pas intervenir. Un Mali qui s’effondre, c’est toute l’Afrique de l’Ouest qui est menacée.
Nous voici revenus en janvier 2013. À l’époque, François Hollande avait ordonné une intervention militaire (Serval) pour mettre en déroute une colonne de djihadistes qui fonçaient sur Bamako. Il s’agissait d’éviter la prise de la capitale et l’effondrement du pays. Ce qui devait être une opération ponctuelle a mobilisé l’armée française jusqu’en 2022. Jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement malien chasse les Français et se range sous la bannière russe. Quatre ans plus tard, l’allié moscovite se révèle incapable de protéger Bamako, menaçant l’intégrité de l’ensemble du territoire.
Attaque sur Bamako
Le 25 avril dernier, une offensive coordonnée d’une ampleur sans précédent depuis 2012 a frappé simultanément Bamako, Kati, Gao, Kidal, Mopti et Sévaré, soit les principales villes du Mali. Menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), coalition de rebelles touareg indépendantistes, ces frappes ont renversé l’ordre politique et démontré les fragilités d’un gouvernement qui ne contrôle plus grand-chose de son territoire.
Le ministre de la Défense Sadio Camara fut tué par un attentat-suicide, alors même qu’il était le principal artisan de l’alliance stratégique avec Moscou. Le chef de la junte, Assimi Goïta, fut exfiltré rapidement pour échapper à la mort. Kidal, symbole de la reconquête gouvernementale fut reprise par les rebelles. Les mercenaires russes de l’Africa Corps, encerclés dans leur base, durent négocier un corridor de sortie et furent évacués sous escorte du FLA. La junte avait promis le renouveau du Mali, elle se retrouve avec un allié en débandade, des chefs tués et un territoire sous contrôle de l’ennemi. Une situation pire que celle de 2013.
Le pari russe, un échec stratégique
Le véritable point de bascule est 2022. La junte d’Assimi Goïta, qui avait pris le pouvoir en 2021, décide de rompre l’alliance française et de changer de partenaire stratégique en optant pour Moscou. Avec la guerre en Ukraine et l’extension de Wagner en Afrique, Poutine apparaît alors comme l’un des maîtres du continent, quand les Français replient le drapeau et leurs bagages. Mais l’illusion russe n’a guère tenu. Face à la fragilité des États, les limitations tactiques et matérielles de Wagner et le réveil des séparatismes et des conflits séculaires, les juntes qui ont fait le choix de Moscou ont toutes déchanté.
Pour la junte malienne le choix était clair : Wagner, puis l’Africa Corps après la déroute de Prigojine, dispose de mercenaires sans état d’âme, sans morale, sans opinion publique à ménager. Ils peuvent agir en toute impunité pour tenir le terrain.
Le résultat est une débâcle. Non seulement les forces russes ne sont pas parvenues à neutraliser l’insurrection, mais elles ont exercé une influence néfaste sur l’armée malienne elle-même. Opérant en dehors de la chaîne de commandement, utilisant du matériel militaire sans autorisation, affichant un comportement jugé raciste par leurs homologues locaux et brutal tant à l’égard des populations civiles que militaires, les forces russes se sont fait détester. En agissant seules, elles ont aussi creusé les divisions au sein de la junte. Les forces russes étaient là pour l’argent, non pour la stabilité. Or comme le rappelle le vieux dicton : « Point d’argent, point de Suisses ». Avec une Russie engluée en Ukraine, les forces russes en Afrique se sont retrouvées privées de ressources et donc très limitées.
Les violences de l’Africa Corps contre les civils ont multiplié les recrues dans les rangs jihadistes. Le blocus du carburant imposé par le JNIM à partir de septembre 2025, qui paralysait Bamako, illustre cette incapacité : des commandants maliens ont déclaré que l’Africa Corps avait refusé d’agir pour briser le blocus, puisqu’ils n’étaient pas payés pour cela.
La junte s’est retrouvée sans allié et avec face à elle un ennemi de plus en plus puissant.
Les fractures du Mal
Le problème majeur du Mali est que ce pays n’a jamais vraiment existé tant la fracture est grande et ancienne entre le nord et le sud. La crise de 2026, comme celle de 2013, n’est que la résurgence d’une fracture structurelle entre un sud bambara administré depuis Bamako et un nord touareg, arabe et peul qui a toujours contesté l’autorité centrale.
Le JNIM et le FLA ont très peu de points communs, mais ils partagent un même adversaire. Ils savent qu’ils ne peuvent pas imposer un changement de régime seuls, c’est pourquoi ils font alliance, comme en 2012. Cette alliance de circonstance est fragile : les jihadistes avaient fini par évincer les Touareg lors de leur précédente coopération, mais elle est redoutablement efficace à court terme.
Le risque de sécession de l’Azawad est désormais concret. Kidal est la seule localité pour laquelle les insurgés ont annoncé leur intention de tenir leur position. Contrôler Kidal, c’est contrôler le symbole : la ville avait été reprise par Wagner en novembre 2023, présentée comme la preuve que la stratégie russe fonctionnait là où la France avait échoué. Sa rechute referme la parenthèse.
La junte à bout de souffle
Les morts imputables aux groupes militants islamistes au Mali ont triplé sous la junte. Le régime qui avait justifié ses deux coups d’État, en 2020 et 2021, par l’incapacité du pouvoir civil à assurer la sécurité se retrouve dans une position similaire à celle qu’il dénonçait. Kidal perdue, le ministre de la Défense tué, le chef de l’État disparu pendant quarante-huit heures, le régime a démontré son extrême faiblesse.
L’Alliance des États du Sahel, formée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, s’est montrée discrète et n’a apporté aucun soutien explicite à Bamako. L’isolement de la junte est total, alors même que l’insécurité se déploie dans les pays voisins, notamment la zone des trois frontières.
Pour la France, c’est un retour en arrière qu’il va falloir traiter. Mais désormais, Paris est engagé en Ukraine et dans le golfe persique. Difficile de tenir trois fronts en même temps. Il va falloir choisir ou tenter de gagner du temps. La fragilité de la junte n’est pas une bonne nouvelle pour le Mali ; ce n’est pas non plus une bonne nouvelle pour l’Europe.
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite
du même auteur
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / La cocaïne, tsunami blanc sur la France
18/04/2026 - 08:25
de la semaine
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / La cocaïne, tsunami blanc sur la France
18/04/2026 - 08:25
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / José Antonio Kast : une nouvelle tentative libérale pour le Chili
28/03/2026 - 08:25
Chronique / Jean-Baptiste Noé
Chronique / La guerre en Iran embrase l’économie mondiale
21/03/2026 - 08:27

