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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

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Jean-Baptiste Noé

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La cocaïne, tsunami blanc sur la France
par Jean-Baptiste Noé

En cinquante ans, les saisies mondiales de cocaïne sont passées d’une tonne à plus de 2 200 tonnes. La France, longtemps épargnée, est désormais insérée dans un marché qui génère plus de 3 milliards d’euros par an et remodèle en profondeur le crime organisé à l’échelle mondiale.

18/04/2026 - 08:25 Lecture 8 mn.

C’était un autre monde. En 1971, les douanes françaises saisissaient 54 grammes de cocaïne sur l’ensemble du territoire national. En 2025, ce sont plus de 100 tonnes qui ont été saisies. Dans les années 1970, la cocaïne était une drogue confidentielle ; c’est aujourd’hui un produit largement consommé. À tel point que les autorités politiques françaises interviennent désormais avec vigueur, notamment plusieurs ministres du gouvernement, pour tenter d’endiguer un tsunami qui s’abat sur le pays. D’après les estimations de la santé publique, 3,7 millions de Français ont déjà consommé de la cocaïne, et son marché a désormais dépassé en valeur celui du cannabis. Derrière ce chiffre, ce sont des années de mutation silencieuse d’un trafic devenu industrie.

 

Une mondialisation sans précédent

 

Alors que le phénomène prend de plus en plus d’ampleur, les spécialistes sont encore peu nombreux à l’étudier. C’est pourquoi l’étude du géographe Alain Delpirou, qui vient de publier une synthèse de la situation actuelle, est si utile pour comprendre l’évolution du phénomène des drogues. (Cocaïne sans frontières. Enquête sur une drogue mondialisée, Le Cerf, 2026). L’auteur montre comment la rupture s’opère dans les années 2000.

En 2003, les saisies mondiales de cocaïne franchissent le seuil des 500 tonnes pour la première fois. En 2016, elles dépassent 1 000 tonnes. En 2023, elles atteignent 2 274 tonnes. La hausse des saisies peut être vue comme une amélioration des services de police, ce qui est le cas. Mais c’est aussi, et presque surtout, la conséquence de l’accroissement des trafics et de la production mondiale. Avec 4 000 tonnes estimées en 2024, celle-ci n’a jamais été aussi importante.

Mais ce n’est pas seulement l’échelle qui a changé, c’est aussi la géographie.

En 1980, 44 pays signalaient des saisies de cocaïne sur leur sol. En 2008, ils étaient 123. La coca, longtemps confinée à trois pays andins, Colombie, Bolivie, Pérou, pousse désormais au Mexique, au Guatemala, au Honduras, en Équateur. En 25 ans, les surfaces mondiales plantées en coca ont été multipliées par deux pour atteindre plus de 400 000 hectares. La seule Colombie dépasse les 260 000 hectares de cultures illicites, avec une production estimée à 3 000 tonnes en 2024.

 

Des réseaux structurés à l’échelle mondiale

 

Ce volume ne serait rien sans une organisation criminelle qui a profondément changé de nature. Le trafic n’est plus le fait de cartels monolithiques à la Pedro Escobar. Il est devenu une industrie modulaire, capable de s’adapter très rapidement aux contrôles des polices et aux évolutions de la consommation. La chaîne de valeur est d’une efficacité redoutable : un paysan colombien touche environ 20 euros par jour pour cultiver la feuille de coca.

Le kilogramme de chlorhydrate de cocaïne vaut 950 euros à la sortie du laboratoire. Une fois acheminé en Europe, il se négocie à 28 000 euros. Revendue au détail à 65-70 euros le gramme, sa valeur a été multipliée par soixante-dix. Des rendements financiers qui expliquent que tant de personnes se joignent aux trafics.

Les innovations logistiques témoignent de cette professionnalisation. Les semi-submersibles de nouvelle génération peuvent parcourir 15 000 kilomètres avec cinq tonnes de cocaïne à bord, en traversant le Pacifique, depuis les côtes colombiennes jusqu’en Australie. La KTCO, le « super-cartel » européen constitué à Dubaï par l’Irlandais Daniel Kinahan à partir de 2017, associait la Mocro Maffia néerlandaise, la Camorra napolitaine et des organisations balkaniques. Avant son démantèlement en 2020, il contrôlait un tiers du marché européen de la cocaïne.

La corruption est l’autre pilier de ce système. En octobre 2024, la police espagnole arrêtait Oscar Sánchez Gil, fonctionnaire de la brigade de police judiciaire de Madrid : à son domicile, 21 millions d’euros dissimulés dans les parois d’isolation, une Lamborghini et dix voitures haut de gamme. Un patrimoine de 43 millions d’euros constitué en moins de quatre ans. L’affaire illustre la règle générale : les cartels n’affrontent pas les États, ils les infiltrent.

 

La France rattrapée

 

Pendant longtemps, la France a cru pouvoir rester à l’écart. Mais en 2010, l’Observatoire français des drogues estimait à 1,5 million le nombre de personnes ayant déjà consommé de la cocaïne au moins une fois. En 2023, l’OFDT dénombre 1,1 million d’usagers dans l’année.

Ce marché est désormais le premier en valeur dans le trafic de drogue en France : 3,4 milliards d’euros pour la cocaïne et le crack en 2023, devant le cannabis. Un signal le démontre très bien, celui du prix de vente du gramme de cocaïne. Celui-ci n’a cessé de diminuer, pour atteindre aujourd’hui les 50 euros, quand il est à plus de 120 euros en Nouvelle-Zélande et dans le Golfe persique. La baisse des prix suit l’accroissement de l’offre et de la demande. La cocaïne est moins chère, elle est aussi plus pure. Des opérations de gendarmerie ont même démonté en France des usines clandestines qui avaient pour finalité de transformer la pâte base en produit consommable.

Les conséquences sont lisibles dans les statistiques sanitaires. Les surdoses mortelles de cocaïne en France sont passées de 7 en 1999 à 158 en 2022. La violence liée aux trafics s’est exportée des métropoles vers les villes moyennes et les zones rurales. Selon Alain Delpirou, le marché emploie quelque 20 000 personnes à temps plein.

Derrière les statistiques, il y a des réalités humaines et sociales. C’est notamment celle des États tenus par les trafics, gangrenés par la corruption et la violence. Le Mexique, avec ses 30 000 morts par balle annuels. La Guinée-Bissau et sa façade maritime sur le golfe de Guinée sont une plaque majeure des trafics entre Amérique latine et Europe, via l’Afrique.

Le Honduras a vu six présidents successifs impliqués dans des affaires de corruption liées aux narcotrafiquants. Si la cocaïne n’est pas la cause première de ces effondrements, elle aggrave les problèmes et empêche les États de se développer sereinement.

C’est un enjeu de santé publique, sur la façon d’accompagner et d’aider les consommateurs, tout autant qu’un enjeu sécuritaire et politique. Et pour être à la hauteur des enjeux, il faut d’abord prendre conscience des causes de ceux-ci.

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