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Euronext / Stéphane Boujnah
L’année 2026 vue par… Stéphane Boujnah / Président du directoire d'Euronext
Dans un monde chamboulé par les droits de douane américains et l’accroissement du secteur manufacturier chinois, quels sont pour vous les chantiers prioritaires à mener en Europe ?
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 a ébranlé l’ordre économique mondial, puisque le Président Trump est déterminé à remplacer les coopérations construites depuis 1945 et 1989 par des rapports de force désinhibés. Et cette approche vise aussi à affaiblir l’Europe. Qu’il s’agisse de notre sécurité, de notre prospérité, et même de notre souveraineté territoriale, dans le cas du Danemark notamment, les Etats-Unis de Donald Trump font le choix d’une Europe fragile et vulnérable. Les Européens sont donc plus seuls qu’ils ne l’ont jamais été depuis 1945.
Nous devons agir avec résolution pour préserver ce que nous construisons depuis plus de 70 ans avec nos partenaires européens : un projet où nous préférons réussir ensemble plutôt que d’échouer séparément. En 2026, l’Europe doit avoir l’obsession de la rapidité d’exécution pour construire très vite des objets de taille continentale capables d’affronter nos compétiteurs globaux. Dans les matières d’hier comme la recherche fondamentale, l’industrie, les technologies digitales, les institutions universitaires, mais aussi dans les matières de demain comme le réarmement, les capacités spatiales civiles et militaires, les solutions d’intelligence artificielle. Et ces ambitions nous obligent à accélérer en 2026 la transformation de l’épargne longue des ménages en capacités d’investissement en fonds propres pour financer la prise de risque et l’innovation en Europe. Sur tous les sujets d’intégration européenne, les hésitations nationales résiduelles, qui étaient compréhensibles dans les années de mondialisation heureuse et de cohésion de l’Occident, doivent être surmontées en 2026, sauf à faire le choix résigné de la vassalité collective.
Comment anticipez-vous l’instabilité politique française et ses conséquences éventuelles ?
L’incapacité de l’Assemblée nationale à ouvrir la discussion de la partie dépenses du budget 2026, tout comme l’adoption d’amendements inapplicables ou inconstitutionnels dont personne ne se sent plus tenu par l’exécution improbable, sont les marqueurs de graves dysfonctionnements de notre démocratie. L’incapacité du Parlement à adopter un budget, avant le 31 décembre, pour la deuxième année consécutive, et la perspective d’une troisième année consécutive avec un déficit budgétaire supérieur à 5 %, sont les marqueurs d’une crise très grave de nos finances publiques. Car la poursuite de notre addiction collective à la dépense publique accélère l’asphyxie de notre délibération budgétaire. En 2024, nous commencions la discussion budgétaire avec 45 milliards d’euros de charge de la dette ; en 2026 ce montant s’élèvera à plus de 65 milliards d’euros ; et en 2027, la discussion du budget commencera probablement avec plus de 80 milliards versés à nos créanciers, c’est-à-dire une somme équivalente à ce que nous consacrerons cette année-là à l’éducation de tous les enfants de France, de la maternelle au baccalauréat. C’est cela le prix des déficits d’aujourd’hui.
Bien sûr, il n’y a pas de risque immédiat d’intervention du FMI ou de la BCE en France. Car, à ce stade, la dette française reste liquide et la France reste solvable. Il existe en revanche, non pas un risque, mais une certitude que la charge de la dette va croître plus rapidement que prévu, et va atteindre des niveaux tellement élevés que nous devrons inévitablement faire demain dans l’urgence des réformes qu’on aura voulu retarder aujourd’hui. La véritable décision du moment, c’est le redressement choisi maintenant, ou alors l’austérité subie bientôt.
En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programmes des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Quelles seraient les mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?
La question fondamentale des 18 prochains mois est : "Préférons-nous le présent ou plutôt le futur ? Voulons-nous redistribuer du revenu ou plutôt investir dans l’avenir ? Choisissons-nous de regarder les urnes ou plutôt les berceaux ?"
Nos débats, c’est à dire la fabrique de nos choix, doivent se concentrer sur le rétablissement de nos comptes publics, et ce dès 2026, sans attendre l’élection présidentielle de 2027. J’ai diffusé en décembre une analyse comparative de l’évolution des finances publiques de la France et de celles des pays qui étaient désignés par les médias londoniens sous l’acronyme PIIGS (Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain) lors de la grande crise financière de 2008. En une dizaine d’années d’efforts spectaculaires, la consolidation budgétaire a permis à ces pays de réduire massivement leurs déficits, et dans certains cas d’être en excédent budgétaire primaire, de restaurer leur crédibilité financière, d’améliorer leur notation souveraine et de réduire le coût de leur dette. L’exemple de la Grèce est particulièrement frappant. Il y a 10 ans, le pays était l’épicentre de la crise de la zone euro. Aujourd’hui, le ministre grec de l’Économie et des Finances, Kyriakos Pierrakakis, vient d’être élu à la tête de l’Eurogroupe. La France doit anticiper les chocs à venir et choisir ses réformes, plutôt que de les subir un jour sous la pression de nos créanciers, comme l’ont vécu nos voisins lors de la crise de 2008-2013.
Pour restaurer les équilibres budgétaires, ces pays européens ont engagé des réformes structurelles axées sur la réduction de la dépense publique. Sous une forte contrainte extérieure, l’effort s’est concentré sur la réduction des dépenses sociales, notamment les retraites, la baisse des salaires des agents publics, des hausses d’impôts ciblées et l’augmentation du temps de travail.
Les systèmes de retraite ont été profondément réformés avec un relèvement de l’âge légal de départ en retraite, qui a évolué dans tous ces pays vers 65, 66 et parfois 67 ans, un durcissement des conditions de départ anticipé, la désindexation des pensions et même des contributions exceptionnelles sur les retraites les plus élevées. En parallèle, les gouvernements ont renforcé les recettes publiques par la hausse de la TVA, qui dépasse désormais 20 % dans tous ces pays.
La France, relativement préservée lors de la grande crise financière, connaît une dérive budgétaire continue et pourrait, sans ajustement structurel d’ampleur, devenir l’un des principaux facteurs de vulnérabilité macro-budgétaire de la zone euro. Elle emprunte aujourd’hui à 10 ans à un taux plus élevé que tous les anciens PIIGS.
La France n’est pas condamnée à subir toutes les mesures d’ajustement qu’ont mis en œuvre les ex-PIIGS, mais, réciproquement, nous ne pouvons considérer que nous pouvons durablement gérer nos comptes publics en n’appliquant aucune des solutions déployées par ces pays lorsqu’ils furent confrontés à des situations proches de la nôtre aujourd’hui.
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