Feuilleton de l'été
Feuilleton de l'été
Série d’été - ces jeunes leaders qui construisent la France de demain / Ihssane Slimani Houti, sous-directrice des politiques macroéconomiques à la direction générale du Trésor
Réarmement européen, fièvres géopolitiques, joutes commerciales… au cœur de la plus influente des administrations de Bercy, cette normalienne chapeaute le département qui décortique les retombées, sur notre économie, des soubresauts mondiaux, ainsi que des orientations domestiques - budgétaires ou non -, pour éclairer les décisions de l’exécutif.
Depuis sa plus tendre enfance on lui devinait un avenir d’avocate. Ihssane Slimani Houti a le goût de la persuasion. Toutefois, c’est au service des sciences économiques qu’elle choisira de consacrer cette appétence. Après avoir étudié à l’École normale supérieure de Cachan, puis à Sciences Po Paris, elle décroche l’agrégation, scellant ainsi les prémices d’une carrière académique toute tracée. Elle éprouvera pourtant le désir de mettre à l’épreuve les constructions théoriques face aux réalités de l’appareil d’État. "Je voulais comprendre comment la discipline prenait corps au sein de l’administration", confie-t-elle à WanSquare. Bercy semble être le lieu idoine pour cela.
Data et débats
Pour le compte de la direction générale du Trésor, elle mènera des travaux sur la fiscalité des ménages - notamment le prélèvement à la source - et sur celle des entreprises. Puis, nouveau virage : elle intègre l’ENSAE en rejoignant le corps des administrateurs de l’Insee, délaissant celui des agrégés. "Beaucoup de collègues au Trésor avaient suivi cette voie, cela m’a influencée", note-t-elle. Dans cet élan, elle initie une thèse comparant les modes de résolution des litiges inter-entreprises en France et aux États-Unis - voie judiciaire contre médiation - projet qu’elle finira toutefois par interrompre, happée par l’appel de l’opérationnel.
Elle en fera l’expérience lors de stages marquants, notamment celui au Fonds monétaire international (FMI), en appui au représentant français au conseil d’administration, Hervé de Villeroché. Elle y traite des dossiers relatifs à l’Amérique latine et se retrouvera même à siéger pour défendre la position française. "J’ai travaillé sur le cas argentin, alors en tension avec le FMI, notamment sur la transparence et la qualité des données. J’y ai acquis une compréhension fine du fonctionnement des institutions internationales et exercé des compétences en négociation, diplomatie, coordination européenne", se souvient-elle.
Sa formation achevée, l’Insee l’accueille ensuite au sein de son département des études, dans la division "marché et entreprises". Ses recherches la feront se pencher sur le lien entre exposition au Smic et rentabilité des entreprises. Sollicitée dans le cadre du rapport annuel du groupe d’experts sur le Smic, présidé alors par l’ex-chef économiste de la Banque mondiale François Bourguignon, elle analyse les caractéristiques des entreprises concernées par les revalorisations du salaire minimum, qui ont ensuite servi aux experts lors de l’élaboration de leurs recommandations adressées au gouvernement sur la pertinence de lui donner ou non un "coup de pouce".
Jeux de dette
"Je m’épanouissais dans la recherche, mais le besoin d’être immergée dans l’actualité se faisait sentir ", avoue-t-elle. Le Trésor lui offrira cette opportunité en la recrutant comme secrétaire générale adjointe du Club de Paris, instance informelle réunissant des créanciers publics, ayant pour mission de proposer des solutions coordonnées aux problématiques d’endettement rencontrées par les pays en développement. Un haut responsable du Trésor en assure traditionnellement la présidence.
Elle y joue un rôle central dans l’élaboration des "Operational Guidelines for Sustainable Financing", qui seront adoptées par le G20. "Ces lignes directrices insistent sur une responsabilité partagée : les pays débiteurs doivent emprunter de manière soutenable, et les créanciers ne doivent pas encourager un endettement excessif. Ce travail a nécessité de longues négociations bilatérales et multilatérales, de multiples versions de texte, et a abouti à une validation par le G20 à l’issue de plusieurs années ", explique-t-elle.
Elle a également retrouvé le dossier argentin en 2018, lorsque le pays a sollicité un nouveau prêt auprès du FMI. Cette fois-ci, elle a défini la position française au sein du conseil d’administration de l’institution de Washington, agissant "de l’autre côté de la table". Elle orchestrera également la première réunion délocalisée du Club de Paris, à Windhoek, en Namibie, en partenariat avec l’Afrique du Sud : une conférence inédite dédiée au réendettement des pays d’Afrique subsaharienne.
France en crise(s)
Elle poursuit son ascension à Bercy, en prise directe avec les enjeux hexagonaux, en tant que cheffe du bureau "fiscalité des ménages et efficience de la dépense publique". Lorsqu’elle prend ses fonctions, la révolte des Gilets jaunes bat son plein. Elle participe alors à l’élaboration, dans l’urgence, de mesures socio-fiscales d’apaisement : revalorisation de la prime d’activité, défiscalisation des heures supplémentaires… "Une fois les annonces faites, on a eu une semaine pour tout calibrer", détaille-t-elle.
L’année suivante, la pandémie de Covid-19 frappe l’Hexagone. Elle se retrouve mobilisée sur les lois de finances rectificatives à répétition, scrutant les effets des mesures exceptionnelles sur les recettes fiscales. Elle doit, entre autres, mesurer les conséquences de l’activité partielle sur le rendement de l’impôt sur le revenu et des prélèvements sociaux.
Au-delà des sujets techniques, elle s’épanouit pleinement en tant que manager. Former les équipes, les accompagner et les conseiller, valoriser leur travail, les motiver continûment et s’assurer d’une cohésion d’équipe sont des responsabilités particulièrement stimulantes pour elle.
Au nom du prêt
Son parcours prend ensuite une tournure plus industrielle. Elle est nommée cheffe du bureau "affaires aéronautiques, militaires & navales", un poste stratégique au croisement de l’économie, de la défense et du commerce extérieur. Dans ces secteurs, lesquels concentrent à eux seuls près des trois quarts des exportations françaises de marchandises quand on inclut le spatial, l’État joue un rôle de soutien décisif à l’international. La puissance publique peut se porter garante du financement consenti au client étranger par une banque.
Dans ce contexte, Ihssane Slimani Houti assurait le rôle de cheffe de délégation pour définir le contrat de prêt faisant l’objet de la garantie publique. Sa mission : négocier l’ensemble des paramètres de l’accord financier - prime de risque, taux d’intérêt, montant du prêt, et part de l’engagement que l’État accepte de couvrir - avec pour objectif de concilier les impératifs économiques de la France et la soutenabilité du projet pour l’acheteur étranger.
Son baptême du feu : la vente de 30 Rafale à l’Égypte. "Il y avait une forte volonté politique, la négociation fut rapide", témoigne-t-elle. À en juger par les maquettes de navires - MSC World Europa - trônant dans son bureau, on se doute qu’elle a également pris plaisir à être impliquée dans les aventures du secteur naval ces dernières années. "Tous les gros paquebots des Chantiers de l’Atlantique sont d’un montant élevé, donc ils bénéficient d’une garantie de l’État. J’ai géré plusieurs contrats de ce type chaque année", indique-t-elle.
Le bureau des modèles
Au printemps 2023, elle gravit un nouvel échelon au Trésor en étant nommée sous-directrice des politiques macroéconomiques. Cette division névralgique scrute les répercussions des politiques économiques, françaises et étrangères, sur la croissance et l’emploi hexagonaux, à tous horizons, analyse le commerce extérieur de la France et suit les économies émergentes (en particulier l’économie chinoise et de nouveau le programme argentin). En outre, Ihssane Slimani Houti est l’une des interlocutrices des organisations internationales, du FMI, de l’OCDE, ou encore de la Commission européenne et des agences de notation, auprès desquels elle défend la politique économique française.
"L’actualité est dominée par les tensions commerciales, notamment via les droits de douane", déclare-t-elle. Les conflits géopolitiques - Ukraine, Proche-Orient entre autres - font également l’objet d’un suivi constant afin d’anticiper leurs effets notamment sur les chaînes d’approvisionnement. "Mes équipes chiffrent l’impact de ces chocs sur un ensemble d’agrégats macroéconomiques puis on discute des résultats avec les décideurs", fait-elle savoir.
Elle surveille aussi de près l’expansionnisme budgétaire allemand pluriannuel riche en dépenses de défense et d'infrastructure. "Les dépenses d’investissements allemands pourraient avoir des effets d’entraînement positifs sur l’économie française", nous explique-t-elle.
Il va sans dire que les modèles tournent également à plein régime dans le cadre de la préparation du projet de loi de finances pour 2026. "Il faut attendre la composition exacte de l’ajustement pour pouvoir évoquer l’ampleur de ses effets sur l’économie française", nous indique-t-elle. D’après les modélisations du Trésor, un effort en dépenses, a, en général, un impact moins important sur l’activité que son équivalent en recettes. L’exécutif est prévenu.
"Nos modèles macroéconomiques ne permettent pas d’évaluer l’impact ex-post, et il est difficile d’établir un lien de causalité. Mais on fait de l’évaluation ex-ante sur tout ce qu’on est capable de pouvoir estimer", précise-t-elle.
Le modèle phare du Trésor, "Mésange", développé conjointement avec l’Insee, va d’ailleurs être réestimé, ce qui n’avait plus été réalisé depuis 2017. Il faut dire que les valeurs des paramètres associés aux variables qui le composent ont possiblement évolué sous l’effet des crises pandémique et énergétique.
À la tête de la modélisation macroéconomique de la transition écologique, et notamment de la future stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) en lien avec le ministère de la Transition écologique, Ihssane Slimani Houti supervise aussi le développement d’un nouveau modèle sur la transition écologique, baptisé "Mouette". "Au Trésor, on adore les noms d’oiseaux", glisse-t-elle avec un sourire.
L’action publique dans la peau
La haute fonctionnaire se dit pleinement épanouie au sein de ce d’aucuns présentent comme l’administration la plus influente de Bercy. "Ce qui me passionne, c’est ce travail d’élaboration, de formulation, de construction de recommandations de politique publique ", décrit-elle.
"Ce qui me plaît dans la sphère publique, c’est de pouvoir contribuer à améliorer la vie de nos concitoyens, et à soutenir nos entreprises", confie-t-elle. Et si l’opportunité de rejoindre un cabinet ministériel se présentait un jour ? Elle ne l’exclut pas, à condition d’en avoir l’envie au moment venu. "J’ai évolué sur ce sujet. C’est un autre rapport à la chose publique, une capacité d’influence directe, immédiate. C’est une autre manière d’agir, et c’est une perspective qui pourrait, un jour, m’intéresser", confesse-t-elle.
Avant la concrétisation de cet hypothétique scénario, la femme de 38 ans franchira une nouvelle étape en septembre. Elle s’envolera pour la Côte d’Ivoire, où elle deviendra ministre-conseiller pour les affaires économiques, cheffe du service économique régional d’Abidjan, couvrant quatorze pays d’Afrique de l’Ouest. "Ce poste est stratégique pour la France tant sur le plan économique que politique. Il incarne la synthèse parfaite de tout ce que j’ai fait et aime faire", dit-elle, non sans enthousiasme. Première femme, semble-t-il, à occuper cette fonction dans la région, elle mesure aussi la portée symbolique de cette nomination.
Depuis l’Ambassade de France, elle entend porter des dossiers majeurs où figureront des enjeux géopolitiques, diplomatiques, économiques et monétaires. Parmi ses priorités figurent le renforcement du partenariat économique entre la France et les pays de la zone, l’accompagnement des entreprises françaises, la question du franc CFA et le suivi macroéconomique de plusieurs pays engagés dans un programme avec le FMI.
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