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Chroniques / Bernard Spitz

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Bernard Spitz

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Giorgia on my mind
par Bernard Spitz

Comme prévu, l’Italie a basculé donnant une majorité à la coalition de droite. Dans un monde politique masculin, c’est une femme, Giorgia Meloni (et pas Georgia comme dans la chanson de Ray Charles), qui devrait devenir la première Présidente du Conseil de la République italienne. Une période de conciliabules commence avant la constitution d’un gouvernement que toute l’Europe attend, dans l’incertitude quant à la ligne politique et économique qui sera suivie.

27/09/2022 - 11:26 Lecture 18 mn.

 

Les chiffres parlent clair, même si le mode de scrutin italien qui combine vote majoritaire et vote proportionnel en élisant simultanément députés et sénateurs est complexe et que les résultats définitifs ne seront proclamés que plus tard en octobre. Il ressort de cette élection une majorité pour la coalition de droite, des vainqueurs et des vaincus et une période d’incertitude quant aux équilibres politiques et au programme du prochain gouvernement.

 

  1. Les vainqueurs

 

La courte campagne électorale aura ressemblé à une étape du Giro, le tour d’Italie cycliste. Trois pelotons de deux coureurs étaient en course : le duo de tête attendu selon les sondages à 25 % des voix avec Meloni et Letta ; le second peloton estimé autour de 15 % avec Salvini et Conte ; et le troisième groupe, en deçà de 10 %, avec Berlusconi et le duo Calenda-Renzi. À l’arrivée, il n’y a plus que deux groupes. Cinque Stelle a réussi sa campagne en conservant 15 % des voix, tandis que la Ligue recule à 9 %, à peine plus que Forza Italia et l’alliance du terzo polo, un résultat clé en vue de la recomposition du paysage politique italien.

Premier vainqueur, évidemment, c’est Giorgia Meloni. Avec plus de 26 % des voix, son succès est éclatant. C’est une victoire personnelle tant son parti créé il y a dix ans et qui n’avait jamais dépassé les 5 %, est incarné par elle. En rassemblant largement plus de voix à elle seule que l’ensemble de ses alliés, elle a assis son autorité. Elle a aussi su gérer sa relation avec Mario Draghi : seule chef de parti à avoir refusé d’entrer au gouvernement, elle l’a finalement soutenu dans sa politique pro-Ukrainienne et a ainsi été la seule – avec Enrico Letta — à ne pas l’avoir trahi.

Second vainqueur, le mouvement Cinq étoiles et Giuseppe Conte son leader. Non que ses 15 % soient un résultat brillant par rapport aux 32 % de 2018. Mais on s’attendait à un score bien plus bas. Conte a occupé le créneau du populisme de gauche, version LFI. Il a habilement appuyé son positionnement protestataire sur le produit d’appel des Cinq étoiles : le revenu de citoyenneté. Cette prestation qui profite au tiers des habitants de Naples et largement dans le sud de l’Italie, a sorti beaucoup de familles du seuil de pauvreté. En le défendant farouchement, le mouvement a réussi à devenir majoritaire en certains endroits de la région et ainsi à engranger les sièges. À l’arrivée, son score qui distance celui de la Ligue le met en situation de rééquilibrer à gauche le rapport de forces vis-à-vis du Parti Démocrate.

Troisième vainqueur à un degré moindre le “terzo polo”, le troisième pôle du tandem Carlo Calenda-Matteo Renzi. Certes leur percée autour 7 % reste modeste mais, en faisant jeu égal avec la Ligue et Forza Italia, les deux hommes peuvent revendiquer un croisement des courbes entre leur force ascendante et des partis en déclin. Ils visent à occuper le centre, dans un positionnement macronien, aux dépens de Forza Italia et du Parti Démocrate. Ils sont les chouchous du monde économique, chacun dans un registre différent dont l’avenir dira s’il est complémentaire ou si la cohabitation entre les deux s’avère impossible. Le premier avait été le ministre du second, Renzi étant toujours mal-aimé dans l’opinion, même si c’est lui qui a permis l’arrivée de Draghi au pouvoir. Exceptionnel manœuvrier, Renzi peut trouver dans ce scrutin l’amorce d’une future remontada personnelle.

 

     2. Les vaincus

 

Malheur aux vaincus ? Avec un peu moins de 20 % des voix, Enrico Letta constitue le pilier central de l’opposition. Il est même le seul des quatre partis sortis en tête lors des dernières élections à ne pas avoir perdu de terrain. Mais ce score honorable reste décevant, distancé par Fratelli D’italia ; surtout au vu des résultats, on voit que s’il avait réussi à constituer une aussi large coalition que celle de droite, avec Cinque Stelle et Calenda, il aurait été en position de gagner. À défaut, et sans avoir réussi à imposer des thèmes de campagne percutants, le PD a été contraint de mener une campagne défensive avec comme objectif peu mobilisateur d’atteindre un tiers des sièges, ce qui est insuffisant pour gouverner mais permet de bloquer des réformes constitutionnelles. Face à la vague populiste, il n’a pu que limiter les dégâts en dépassant seulement le quart des suffrages. Devançant les critiques en vue du prochain congrès du parti, Enrico Letta a déjà annoncé qu’il en quitterait la direction. Notons que l’ancien leader des Cinq étoiles, Luiggi di Maio, sort quant à lui très affaibli de ce scrutin. Opposée à Conte, sa ligne centriste modérée a été balayée. Résister d’un côté aux Cinq étoiles, de l’autre au terzo polo, voilà ce qui va être la priorité du Parti Démocrate s’il ne veut pas finir comme le PS français.

Même chamboulement prévisible à la Ligue du Nord. Matteo Salvini a échoué pour la quatrième fois en quatre ans avec un très mauvais score, la moitié des 17 % qu’il avait atteint en 2018, quand il avait déjà été devancé par les Cinq étoiles. Puis en 2019, fort de son succès aux élections européennes, il avait tenté sans succès un coup de force qui avait rejeté la Ligue dans l’opposition. Ensuite, l’avènement de Mario Draghi l’avait tenu à l’écart tandis qu’un autre leader de son parti, Giancarlo Giorgetti, prenait la lumière au ministère de l’économie. Et le voilà retombé à moins de 10 %, distancé par Meloni au sein de sa propre coalition et largement devancé de nouveau par les Cinq étoiles. C’est un revers de trop qui pourrait lui coûter sa place en portant un Président de région - peut être Luca Zaia venant de Vénétie — à la tête du mouvement. Il a pour le moment refusé d’envisager sa démission, mais l’histoire n’est pas finie.

Silvio Berlusconi enfin, tout en perdant beaucoup de voix par rapport à la dernière élection, a mieux limité les dégâts que prévu. Certes Forza Italia n’est plus que l’ombre du parti qui avait conquis le pouvoir autrefois au nom des valeurs libérales et de l’entreprenariat. Silvio Berlusconi qui a lâché Draghi parce qu’il croyait à ses chances de se faire élire Président de la République, pourrait malgré tout accéder à la présidence du Sénat. Avec ses 8 % des voix, il reste indispensable à sa coalition pour gouverner le pays et continuer d’occuper une partie du centre droit, espace clé en vue de la recomposition politique à venir.

 

     3.   Que va-t-il se passer ?

 

Rien d’abord, il faut laisser du temps pour la proclamation des résultats, comme le prévoit la Constitution. Mario Draghi reste aux affaires et va jouer un rôle déterminant pour la suite, ainsi naturellement que le président Mattarella. Un certain nombre d’élections vont avoir lieu qui traduiront les nouveaux rapports de force post-électoraux. Celles des chefs de groupe parlementaires par exemple, seront révélatrices des évolutions internes au Parti Démocrate et à la Ligue. Parallèlement, les discussions en vue de la composition du gouvernement vont se mener en coulisses. On peut penser que la nouvelle équipe au pouvoir sera en place vers la fin du mois d’octobre.

Lors de la victoire populiste de Cinq étoiles et de la Ligue en 2018, il y eut un moment pendant lequel fut envisagée la nomination au gouvernement d’antieuropéens notoires. Le président Mattarella y mit son veto ce qui conduisit au choix de Conte, inconnu jusque-là. Un tel épisode est impensable aujourd’hui. Plus que jamais, l’Italie a besoin de l’Europe comme l’Europe a besoin de l’Italie. Jamais le soutien financier à l’Italie des Européens n’a été aussi colossal, aucun gouvernement transalpin ne pourrait s’en passer ; symétriquement, l’Union ne peut se permettre un divorce avec sa troisième économie : l’affaire grecque avait déjà été dure à digérer, alors l’Italie…

Cela, Giorgia Meloni l’a bien compris. Dans son discours à Cernobbio début septembre devant les responsables économiques du pays, tout ce qu’elle a dit était compatible avec l’Europe sur le plan économique et stratégique. Elle a réaffirmé son soutien à la politique de soutien à l’Ukraine, à l’OTAN, aux sanctions contre la Russie, à la nécessité de la prudence dans les dépenses publiques pour ne pas aggraver les déficits, au problème de la dette… Cela ne suffit pas à lever tous les doutes sur ce que fera Giorgia Meloni à l’épreuve du pouvoir. Beaucoup craignent qu’elle s’en tienne à une ligne souverainiste et nationale. Pourquoi ne poursuivrait-elle pas dans le droit fil de sa campagne, une voie compatible avec les engagements européens de l’Italie ? La mise en œuvre du Plan National de Reprise et Résilience était déjà un formidable défi pour Mario Draghi, il le sera encore plus pour Giorgia Meloni qu’il faudra juger sur les actes. Les marchés ne manqueront pas de le faire avec plus de pragmatisme que certains politiques. À cet égard la Présidente de la Commission européenne aurait mieux fait d’éviter de se lancer une diatribe dont le seul effet n’a pu être que de renforcer le populisme en Italie contre la technocratie européenne.

 

    4.    Les atouts de Giorgia Meloni

 

Pour symboliser sa ligne de sérieux économique, elle pourrait nommer aux finances un technocrate indépendant apprécié par Bruxelles et par Mario Draghi, Fabio Panetta, membre du board de la Banque centrale européenne ; ou mieux encore, confirmer l’actuel titulaire Daniele Franco. De ces deux personnalités, celui qui ne serait pas au gouvernement aura par ailleurs de bonnes chances d’être nommé par la suite gouverneur de la Banque d’Italie…

Autre nomination attendue, celle du ministre des Affaires étrangères : a priori, le choix devrait là aussi être rassurant. L’Italie ne manque pas d’anciens diplomates dont certains occupent des fonctions de présidence non exécutives des grands groupes industriels, qui rassureront à la fois les marchés et les chancelleries…

Pour ces nominations raisonnées, Giorgia Meloni dispose de trois atouts.

D’abord sa dynamique de campagne. Sa prudence affichée, son discours sans concession contre l’agression russe, ses ouvertures sur l’Europe singulièrement en direction de Paris et Berlin, la perspective d’arriver au pouvoir, … Tout cela l’a fait progressivement atterrir, laissant la virulence des propos aux sujets plus sociétaux comme l’immigration et la criminalité, (tout en affirmant qu’elle ne remettrait pas en cause le droit à l’avortement).

Second atout, le revers de son meilleur allié et rival, Salvini qui ne sera pas au départ en mesure d’imposer ses vues. Sa faiblesse comme celle de Berlusconi faciliteront la politique de soutien à l’Ukraine, même si les deux hommes figurent dans le fan-club de Poutine. Elle permettra ainsi au gouvernement de mener une politique étrangère cohérente.

Troisième atout enfin, et non des moindres, sa relation avec Mario Draghi. Celui-ci n’a cessé de la dédiaboliser au cours des derniers mois, rejoint en cela par Carlo Calenda. L’un comme l’autre ont dit qu’il n’y avait pas de danger fasciste en Italie, privant l’opposition ainsi que les donneurs de leçon - y compris les nôtres - d’un argument simpliste. Elle a besoin de Super Mario pour éviter un mouvement de défiance des marchés, forcément inquiets : la confirmation de Daniele Franco - un très proche de Draghi — à son poste serait le signe le plus évident de ce lien, au nom de l’intérêt général de l’Italie et de l’Europe. Mario Draghi lui-même, sera en position de briguer à l’avenir le poste de Président du Conseil européen ou la succession de Ursula von der Leyen à la tête de la Commission, ou encore de devenir Président de la République après Sergio Mattarella.

 

     5.    Une partie néanmoins difficile

 

Pour autant, la partie s’annonce difficile pour la leader de Fratelli d’Italia. Les attentes de la population et le choc inflationniste seront d’autant plus difficiles à satisfaire que les contraintes économiques sont lourdes. Le poids de la dette va grossir avec la hausse des taux d’intérêt. L’évolution du conflit ukrainien a de quoi diviser la société italienne. La méfiance des marchés ne sera pas aisée à lever et l’accord allemand à une action forte de la banque centrale européenne au soutien du spread italien reste improbable. À noter que l’écart entre les taux allemand et italien à dix ans est passé de 130 à 240 points de base depuis le début de l’année. Dans ce contexte difficile, avec de nombreuses questions ouvertes, la vigilance des grandes capitales européennes reste de mise.

Giorgia Meloni dispose-t-elle auprès d’elle de personnalités crédibles pouvant l’accompagner dans la gestion du pouvoir ? Sera-t-elle elle en mesure de rassurer ses partenaires au sein de l’Union sans décevoir sa base ? Pourra-t-elle trouver un bon équilibre entre sa préférence atlantiste et son ancrage européen ? Réussira-t-elle à atténuer sa coloration souverainiste pour engager des partenariats équilibrés avec les autres puissances européennes, notamment la France, dans le droit fil du traité du Quirinal ? Favorisera-t-elle le rééquilibrage de la politique énergétique européenne ? La gestion des flux migratoires va-t-elle pouvoir être réformée au niveau européen ? Le soutien de Fratelli d’Italia aux conservateurs polonais ne risque-t-il pas d’affaiblir la cohésion européenne ? Les réformes engagées par Draghi pourront-elles, même avec quelques variantes, être mises en application ?

Autant de questions auxquelles il ne pourra être répondu que par les faits. La réunion des B20 et G20 de Bali en novembre prochain qui marquera les débuts diplomatiques multilatéraux de Giorgia Meloni et, auparavant, ses rencontres avec le Président Macron et le Chancelier Scholz, en donneront les premiers indices. La réunion franco-italo-allemande des trois patronats Medef-Confindustria-BDI début décembre à Rome, en offrira la lecture européenne telle que vue des entreprises. Et puis l’évolution de Fratelli d’Italia s’observera aussi au Parlement européen en fonction des mouvements à venir. Après avoir été l’allié du Parti Conservateur britannique avant le Brexit, le parti ne pourrait-il pas se rapprocher de la CDU… ?

Après un éventuel état de grâce qui sera de toute façon court, la nouvelle présidente du Conseil va vite se retrouver face au dilemme auquel est confronté tout gouvernement pour durer, a fortiori dans un pays où l’instabilité gouvernementale est la règle : tenir ses promesses tout en composant avec la réalité.

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