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Chroniques / Jean-Baptiste Noé

Chroniques
Jean-Baptiste Noé

Chronique
Le monde défile à Pékin
par Jean-Baptiste Noé

Xi Jinping a reçu Donald Trump et Vladimir Poutine et il s’apprête à accueillir le président birman. Le monde défile à Pékin alors même que Xi n’a effectué qu’une visite à l’étranger cette année : en Corée du Nord. C’est la stratégie diplomatique du pivot immobile.

13/06/2026 - 08:25 Lecture 9 mn.

Les voyages des chefs d’État disent toujours beaucoup des liens diplomatiques de leur pays et des réseaux qu’ils tissent ou veulent tisser. Et depuis quelques décennies, avec l’amélioration des transports, les chefs d’État voyagent de plus en plus. Sauf Xi Jinping, qui n’a pas le même rythme que les pays occidentaux. La logique chinoise est autre, c’est celle du pivot immobile : faire venir le monde à Pékin pour être une puissance centrale.

 

Peu de voyages en Europe

 

En mai 2024, Xi Jinping effectuait une tournée de trois visites en Europe, en France, en Serbie et en Hongrie. C’était sa troisième visite en France depuis son accession au pouvoir en 2013, et c’était le premier voyage en Europe depuis 2019. Il y avait certes eu l’épisode Covid entre-temps, mais cela démontrait néanmoins le peu de voyages effectués par Xi Jinping. Depuis, le rythme n’a pas augmenté. Depuis le début de l’année, le seul voyage de Xi hors de Chine fut pour la Corée du Nord. Xi reçoit, mais ne se déplace presque pas.

Ainsi, en mai dernier, le président américain était sur le sol chinois pour la deuxième fois de son mandat de président, neuf ans après sa première visite d’État en 2017. C’est Trump qui a fait le voyage, et non pas Xi qui s’est déplacé. Six jours plus tard, Vladimir Poutine arrivait à son tour à Pékin pour sa vingt-cinquième visite en Chine depuis 2000. Soit près d’une visite par an. En moins d’une semaine, Xi Jinping a reçu Donald Trump et Vladimir Poutine et Pékin s’est imposé comme le pivot diplomatique du monde. Pékin est le décor et Xi Jinping veut en être le centre. Une diplomatie des voyages qui illustre la notion d’Empire du Milieu.

 

Les grands et les petits

 

Si Xi Jinping accueille les chefs d’État de pays majeurs, il ouvre également sa porte à des pays plus petits, mais essentiels dans le déploiement économique et diplomatique de la Chine. En mai, c’est ainsi le président serbe qui est venu à Pékin, recevant la médaille de l’Amitié chinoise des mains de Xi Jinping. La Serbie joue un rôle clef dans l’implantation de la Chine en Europe, via ses usines, sa centralité géographique, sa proximité avec la Hongrie et la Russie. Le même jour que Vucic, Xi Jinping recevait le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif.

Ainsi, la Chine se projette en Europe tout en renforçant ses liens avec ses voisins asiatiques. La semaine prochaine, du 15 au 19 juin, Pékin recevra Min Aung Hlaing, nouveau président birman depuis avril. Une élection contestée dans un pays en guerre, où l’armée contrôle le centre du pays alors que les marges sont aux mains de guérillas rivales. Le gouvernement birman n’a aucune légitimité en Occident et sur la scène mondiale. En le recevant en grande pompe à Pékin, Xi lui accorde cette crédibilité essentielle. Min Aung Hlaing est ainsi adoubé par son voisin, renforçant les liens entre les deux pays. D’autant que la Birmanie est un pays essentiel pour la Chine dans son contournement de l’Inde et des voies maritimes du sud est asiatique.

Cette stratégie diplomatique a été théorisée par Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères : « La diplomatie de chef d’État est la boussole de la diplomatie chinoise. » La boussole doit pointer vers Pékin, qui cherche ainsi à s’imposer comme le pivot diplomatique et la route vers où convergent toutes les routes. Puisque la Russie est décrédibilisée en Ukraine, que les États-Unis ont perdu la confiance de leurs alliés dans le Golfe, Pékin, immaculé de guerre et d’interventions militaires périlleuses, peut se draper dans la neutralité guerrière, la centralité diplomatique et la nécessité technologique et industrielle. Désormais, les chefs d’État se rendent à Pékin pour négocier et pour demander : une intervention pour la paix ici, un investissement dans une usine là-bas. En recevant les chefs d’État, Xi Jinping modifie le centre du monde.

 

Trump à Pékin : la Chine a l’avantage

 

La visite de Donald Trump à Pékin illustre ce changement de pivot. Le président américain est arrivé à Pékin avec des attentes considérables et des promesses qu’il avait lui-même largement alimentées. Il en est reparti avec une commande de 200 Boeing, soit moins que les 500 qu’il avait évoqués, et un communiqué sur la « stabilité stratégique constructive » entre les deux pays. Résultat modeste pour un déplacement présenté comme historique.

Ce résultat est en lui-même révélateur. Trump est venu à Pékin en position de demandeur : d’accords commerciaux, de gestes sur le fentanyl, de stabilisation de la relation bilatérale après des années de tensions tarifaires. Xi l’a reçu avec tous les égards protocolaires, l’a emmené au temple du Ciel, lui a offert une mise en scène impériale. Il a obtenu la stabilisation qu’il cherchait, sans rien céder de substantiel sur Taïwan ni sur les dossiers technologiques sensibles. La Chine a conservé son avantage.

Xi et Trump pourraient se rencontrer jusqu’à quatre fois en 2026 : après Pékin en mai, une visite d’État de Xi aux États-Unis est prévue en septembre, puis le sommet de l’APEC à Shenzhen à l’automne, et le G20 à Miami en décembre. Cette densité de contacts est inédite et traduit autant la nécessité de gérer des tensions structurelles que la volonté des deux capitales d’éviter une escalade incontrôlée.

 

Poutine, le partenaire stratégique

 

Avec Vladimir Poutine, la logique est différente. Les deux dirigeants ont prolongé le traité d’amitié sino-russe de 2001 et célébré le trentième anniversaire de leur partenariat stratégique. Il ne s’agit pas d’une alliance formelle, Pékin a toujours refusé de s’engager juridiquement aux côtés de Moscou, mais d’une convergence croissante d’intérêts face à ce que les deux capitales appellent « l’hégémonie occidentale ».

La présence de Poutine à Pékin si peu de temps après Trump n’est pas fortuite. Elle dit que la Chine entend jouer simultanément sur les deux tableaux : entretenir une relation fonctionnelle avec Washington tout en consolidant l’axe eurasiatique avec Moscou. C’est le grand pari de la diplomatie de Xi : rester le pivot indispensable de chaque équation.

 

Pyongyang : le seul voyage

 

Dans ce dispositif où Xi reçoit sans se déplacer, le voyage à Pyongyang des 8 et 9 juin prend une signification particulière. C’est le premier déplacement à l’étranger de Xi en 2026, et la première visite d’un chef d’État chinois en Corée du Nord depuis 2019. Xi a été accueilli en grande pompe par Kim Jong Un, a annoncé vouloir porter les relations sino-nord-coréennes « à de nouveaux sommets », et a acté le rétablissement des liaisons ferroviaires et des vols Air China entre les deux pays, interrompus depuis la pandémie. En se rendant à Pyongyang, Xi a montré toute l’importance qu’il accorde à ce pays et sa volonté de renforcer l’axe stratégique avec son voisin.

Pour les investisseurs et les décideurs économiques, la leçon est claire. Les entreprises qui pensent encore la Chine comme un marché parmi d’autres, ou comme une variable géopolitique secondaire, se trompent. Pékin est en train de devenir la capitale politique effective d’une large partie du monde non occidental, et un interlocuteur incontournable même pour les Occidentaux. Tout en restant immobile, Xi Jinping a fait bouger l’axe du monde.

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