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Les créanciers des entreprises ne sont pas insensibles à leurs bilans carbone / La trajectoire de réduction d'émissions importerait peut-être même plus

Des économistes de la Banque de France ont croisé les bilans carbone des entreprises françaises disponibles sur le site de l’ADEME et leurs bilans sociaux, afin d’analyser la relation entre leur niveau d’émissions de gaz à effet de serre et leurs conditions de financement.
(Photo de Romain Doucelin / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)
(Photo de Romain Doucelin / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP)

C’est une question encore loin d’être élucidée : comment bien prendre en compte les risques de transition climatique dans le système financier ? Un défi majeur pour l'ensemble de ses participants comme pour les banques centrales, rappelle une note de la Banque de France, conduite par les économistes Valentin Georges et Paul Vertier. « À l’heure où les réglementations françaises et européennes visent à rendre plus transparents les risques portés par les entreprises, il est essentiel de comprendre comment la publication, par ces dernières, d’informations relatives à leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) et à leurs plans de transition affectent le coût de leur financement », expliquent ainsi les auteurs.

La littérature académique tend à s’accorder sur l’existence d’une « prime verte » pour les sociétés les moins polluantes, tout comme sur le fait que des objectifs de réduction d’émissions, rendus publics, peuvent réduire le coût de la dette. En revanche, les travaux cités par les économistes ont principalement trait aux grandes entreprises cotées et se concentrent ainsi sur l’intégration des risques climatiques sur un marché particulier, qu’il soit bancaire ou obligataire. Reste que la part de dette bancaire s’allège lorsque les entreprises grandissent (93 % pour les PME et 30 % pour les grandes entreprises), tandis que la mobilisation de données d’émissions disponibles annuellement n’offre pas de quoi isoler un éventuel effet de date de publication des bilans carbone. C’est pour pallier ces deux écueils que les économistes se sont attelés à croiser les bilans carbone publiés sur la plateforme de l’ADEME (de 2015 à 2024, disponibles en septembre 2025) avec les bilans sociaux disponibles dans la base FIBEN.

L’échantillon finalement retenu – excluant les 10 % d’entreprises les plus intensives en émissions, celles dont le coût apparent de l’endettement est supérieur à 20 %, et avec une analyse centrée sur les sociétés industrielles, commerciales, des transports, de l’hôtellerie-restauration et de la construction – comprend 1 777 entreprises, 2 179 bilans d’émissions, un quart de PME, une (presque) moitié d’ETI et un peu moins de 30 % de grandes entreprises. « L’effet de la publication des bilans carbone repose sur deux contributions. Tout d’abord, parmi les entreprises publiant au cours d’une année, le coût de financement peut différer selon le niveau d’émissions reporté. Ensuite, puisque toutes les entreprises ne publient pas chaque année, celles qui publient peuvent avoir un coût de financement différent de celles ne publiant pas », indiquent les économistes, rappelant que leur estimation permet d’isoler ces deux effets.

 

Entre pénalisation et atténuation

 

D’un côté, en moyenne, parmi les entreprises publiant un bilan d’émissions au cours d’une année, une variation de 1 % des émissions déclarées est associée à une variation, dans le même sens, de 0,001 point de pourcentage du coût de financement dans les deux années suivantes. Un effet qui représente 0,003 % du coût moyen de l’endettement au cours de la période. « Ainsi, entre deux entreprises de même chiffre d’affaires publiant un bilan carbone, si l’une publie un niveau d’émissions faible (égal au 5ème centile de la distribution) et l’autre un niveau élevé (égal au 95ème centile de la distribution), l’écart de coût de financement est d’environ 1 [point de pourcentage] (soit environ un tiers du coût moyen de l’endettement). Cet effet se matérialise progressivement, le stock de crédits n’étant que partiellement renouvelé chaque année », explique la note.

De l’autre côté, la publication a un effet spécifique, variant selon le niveau d’émissions qui en ressort. Une entreprise qui publie un niveau faible profite d’une prime de quelque 0,05 point de pourcentage par rapport à une autre qui n’en a pas publié, dans les deux ans qui suivent. « Pour une entreprise publiant un niveau d’émissions élevé, le coût de financement se renchérit de 0,5 [points de pourcentage] un an après la publication. La relative persistance des effets suggère que l’information apportée par la publication obligatoire de bilans carbone, même sur une base non annuelle, est durablement prise en compte par les créanciers », précise la note.

L’effet des émissions publiées sur le coût du financement est aussi associé aux objectifs de réduction publiés de concert. Cet aspect a été évalué grâce à l’interaction entre le niveau des émissions directes et l’objectif de réduction annoncé. Ainsi, l’effet d’une hausse de 1 % des émissions déclarées sur le coût du financement est d’autant plus restreint que l’objectif de réduction est ambitieux. « Parmi les entreprises déclarant ne pas avoir d’objectif de réduction des émissions, une hausse de 1 % des émissions publiées est associée en moyenne à une hausse du coût de financement de près de 0,0015 point de pourcentage, soit un effet supérieur à l’effet moyen. En revanche, parmi les entreprises ayant pour objectif de réduire leurs émissions de 50 %, l’effet d’une hausse des émissions publiées est proche de zéro. L’effet d’atténuation est d’autant plus prononcé que le niveau d’émissions de l’entreprise est élevé, un résultat là aussi cohérent avec ceux de la littérature récente », indiquent les économistes.

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