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Souveraineté : le secteur du médicament entre deux feux / Un durcissement américain et des fêlures françaises de mauvais augure
Après l’acier l’an passé, le cabinet d’intelligence économique Vélite a choisi le secteur du médicament pour refléter certaines contradictions françaises en matière de souveraineté. Il rappelle en effet, dans l’édition 2026 de son palmarès de la souveraineté économique du CAC 40, une réalité : la France a été reléguée au rang de sixième productrice de médicaments en Europe, alors qu’elle occupait la tête du classement en 2008. « Ce déclassement s’est fait à bas bruit, à coups de plans sociaux et de cessions d’usines. La politique française du médicament est prise en étau, entre un changement de doctrine américaine et l’asphyxie réglementaire du secteur en France », estime le rapport.
Le bras de fer engagé par Donald Trump avec les laboratoires pharmaceutiques européens, afin de baisser les prix de leurs médicaments aux États-Unis et rapatrier leur production sur le sol national, intervient dans un contexte où l’industrie tricolore du secteur pointait déjà de fortes pressions structurelles sur son activité. Il y a tout d’abord le sujet de la fiscalité, bien plus lourde que chez les voisins européens, sur laquelle l’organisation professionnelle représentant une part importante des entreprises du médicament opérant en France, le LEEM, alerte depuis plusieurs années : 60 % de prélèvements obligatoires globaux dans l’Hexagone, contre 51 % au Royaume-Uni, 42 % en Allemagne, 35 % en Italie ou 29 % en Espagne. Ensuite, il y a également le diagnostic d’une insuffisante reconnaissance et rémunération de l’innovation, aujourd’hui en partie financée au travers du crédit d’impôt recherche. « Les laboratoires poussent plutôt pour que le Comité économique des produits de santé (CEPS) valorise davantage les médicaments innovants en acceptant de négocier des prix plus élevés pour ces produits », indique l’étude de la filiale du groupe Adit.
La production et l’innovation au cœur des enjeux
« Le diagnostic est porté au plus haut niveau du secteur : Thierry Hulot, ex-président du LEEM, appelle depuis 2024 à un « new deal » pour reconstruire l’attractivité française, dans un contexte où la politique de prix, après plus de 800 millions d’euros de baisses en 2022 et près d’un milliard en 2024, asphyxie progressivement les capacités d’investissement industriel », ajoute le rapport. Un contexte de tensions, au sein duquel les laboratoires qui produisent en France attendent ainsi que l’ancrage industriel soit mieux reconnu par les pouvoirs publics.
Ces demandes ont entraîné une nouvelle stratégie de représentation, puisque sept des plus grands laboratoires français ont fondé leur propre syndicat, Initiative Pharma, en janvier 2026, afin de valoriser l’innovation et la contribution de ces laboratoires à la souveraineté sanitaire française. Une quarantaine de PME et d’ETI ont, elles, fondé MedFrance quelques semaines plus tard. Pour le cabinet Vélite, cette conjonction de la géopolitique et des tensions reflétées par cet éclatement syndical appelle à l’avènement d’un État stratège et d’une politique forte en matière de médicament. D’abord sur la production, en acceptant de rémunérer la production locale au travers d’une fiscalité allégée, de prix plus justes ou de commande publique préférentielle. « Ce coût n’est pas marginal – produire un principe actif en France revient 35 à 40 % plus cher qu’en Inde ou en Chine, sur des écosystèmes industriels qui se sont grandement affaiblis », souligne l’étude.
Ensuite, sur l’innovation : l’accès aux solutions thérapeutiques les plus récentes par les patients dépend aussi de la capacité du CEPS de négocier sur la durée des prix qui rémunèrent les médicaments les plus pointus. « À défaut, le décrochage a déjà commencé sans qu’on lui donne son nom : l’Allemagne dispose de 88 % des médicaments approuvés par l’Europe entre 2019 et 2023, contre 63 % pour la France », prévient le rapport. À cet égard, alors que le budget de l’État est plus contraint que jamais, l’étude souligne par exemple la possibilité de s’appuyer sur de nouveaux mécanismes, comme le recours à des contrats de performance, qui conditionnent la rémunération sur l’efficacité éprouvée d’un médicament (ou bien la négociation de prix européens pour les médicaments innovants).
Quelques signes de mieux
Que la relocalisation soit difficile ne la rend, par ailleurs, pas impossible : en janvier, Pierre Fabre a par exemple mis en service une ligne de production de deux principes actifs anticancéreux stratégiques dans le Tarn, jusqu’alors fabriqués en Allemagne. L’investissement de 6 millions d’euros, dans une enveloppe de 30 millions d’euros, a été soutenu par France 2030 au travers de l’appel à projets « secteurs stratégiques, résilience ». « L’exemple est instructif à double titre : il montre qu’un industriel français peut rapatrier une matière active critique, mais ses dirigeants ont aussi rappelé au ministre que la chimie fine se heurte en France à une réglementation complexe et à une pénurie de compétences », indique l’étude.
Face au diktat américain, à la dépendance chinoise et indienne, et à une fréquence de plus en plus accrue des pénuries de médicaments, l’Union européenne s’est aussi mise en mouvement. En janvier, le Parlement a voté en faveur du Critical Medicines Act, qui a par la suite été adopté en trilogue en mai. « Le principe est inédit et assumé : « le prix ne peut plus être le seul critère » dans les marchés publics de médicaments ; la sécurité d’approvisionnement et la capacité de fabrication européenne doivent compter. C’est, dans les faits, l’amorce d’un Buy European Pharma Act calqué sur la logique américaine », rappelle l’étude. Le combat n’est toutefois pas encore gagné, indique le cabinet Vélite, puisque l’adoption formelle n’est attendue qu’en fin d’année et que les producteurs européens de principes actifs et d’ingrédients pharmaceutiques, tout comme leurs pendants français, craignent un texte qui ne se retrouve finalement édulcoré par la pression financière sur les achats publics.
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