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Macro-économie / Taux

Macro-économie / Taux

Ce qu’il fallait retenir des 26èmes Rencontres économiques d’Aix-en-Provence / L’Europe, la défense et les finances publiques au centre des attentions

Dans un monde sans boussole, les décideurs réunis à Aix-en-Provence cherchent leurs repères entre guerre, dettes et rivalités de puissance. L’Europe apparaît sommée d’accélérer sous contrainte budgétaire et sous pression géopolitique.
Stéphane Boujnah, président du directoire d’Euronext, Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance et Gabriel Attal, ancien Premier ministre - crédits : Baptiste de Ville d'Avray -  Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence 2026
Stéphane Boujnah, président du directoire d’Euronext, Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance et Gabriel Attal, ancien Premier ministre - crédits : Baptiste de Ville d'Avray - Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence 2026

"Naviguer dans un monde sans repères". La thématique choisie par les 26e Rencontres économiques d’Aix-en-Provence dit tout des maux de tête auxquels doivent faire face les décideurs économiques et politiques. "On ressent comme une angoisse diffuse parmi les participants", glisse une communicante dans les allées du Parc Jourdan. La guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la montée des rivalités géopolitiques ont irrigué les débats. Industriels, financeurs et responsables politiques ont convergé vers un même constat : la France et l’Europe doivent accélérer leur effort de défense tout en faisant face à des contraintes budgétaires inédites.

 

Parole à la défense

 

Pour Éric Béranger, patron de MBDA, la priorité est d’adapter l’outil industriel à une demande qui explose. Le groupe européen, dont les missiles sont engagés en Ukraine, en mer Rouge ou encore au Moyen-Orient, doit augmenter ses capacités de production. "Aujourd’hui, notre grand sujet, c’est l’accélération, c’est l’augmentation des volumes", a-t-il résumé. Le dirigeant a également rappelé que « la coopération, ça peut fonctionner", en faisant de MBDA un exemple de coopération industrielle européenne réunissant Français, Britanniques, Allemands, Italiens et Espagnols. Gabriel Attal, ancien Premier ministre, a défendu l’idée que le monde entrait dans une nouvelle révolution militaire. "Ce qui se joue aujourd’hui avec le drone, l’IA, le quantique, c’est un changement profond de nature de la guerre", a affirmé celui qui est candidat à l’élection présidentielle de 2027. À ses yeux, la puissance ne se mesure plus uniquement au nombre de chars ou d’avions, mais à la capacité "d’innover et d’accélérer plus vite que les autres". Le secrétaire général de Renaissance propose ainsi de bâtir une nouvelle doctrine articulée autour de trois priorités : innover, accélérer et coopérer à l’échelle européenne. Une évolution d’autant plus urgente que, selon lui, "l’unité de temps n’est plus la décennie, ni l’année : c’est le mois".

La notion même de défense dépasse désormais le seul champ militaire. Pour Estelle Brachlianoff, directrice générale de Veolia, la protection des ressources stratégiques est devenue un enjeu de souveraineté. "Veolia est une entreprise de défense aussi", affirme-t-elle, en expliquant que sécuriser l’accès à l’eau, à l’énergie ou aux minerais critiques est désormais aussi important que produire des armements. "Derrière chaque grand conflit, il y a aussi un conflit d’accès aux ressources", souligne-t-elle, rappelant que 98 % des minerais stratégiques sont aujourd’hui importés en Europe.

La question du financement de cet effort de défense s’est également imposée comme l’un des fils rouges des échanges à Aix-en-Provence. D’après Stéphane Boujnah, président du directoire d’Euronext, la France devra apprendre à "faire beaucoup plus avec moins", alors que la charge de la dette absorbera bientôt davantage de ressources que certains grands budgets de l’État. Selon lui, la réponse passe aussi par une mobilisation de la société. Il appelle à "transformer les Français, non pas en consommateurs de défense, mais en producteurs de défense", en renforçant notamment la réserve opérationnelle et l’engagement des entreprises. Son objectif : évoluer vers une forme de "défense totale", à l’image des pays nordiques.

Même analyse du côté de Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance. Si la France a préservé sa base industrielle de défense depuis vingt ans, elle l’a fait "au prix d’une projection par la dette vers le futur, qui nous étouffe aujourd’hui". Pour lui, il est indispensable de « sanctuariser la loi de programmation militaire », tout en assumant que cet effort impliquera des arbitrages sur les autres dépenses publiques. Il rappelle que les quelque 4 000 PME de la base industrielle et technologique de défense devront investir près de 15 milliards d’euros d’ici à 2030 pour absorber la montée en cadence de la production, dont Bpifrance entend financer environ la moitié.

 

Un sou est un sou

 

Les tensions affectant les finances publiques hexagonales, en partie liées à l'effort de défense, a poussé certains à demander un bouleversement législatif. C’est ainsi que la présidente de la région Pays de la Loire, Christelle Morançais, plaide pour que la France se dote d’une règle d’or budgétaire dans la Constitution, interdisant les budgets en déficit. "Si cette règle pouvait régler les problèmes politiques français, cela en vaudrait la peine", a jugé le directeur de Bruegel, Jeromin Zettelmeyer. La forte polarisation politique est d’ailleurs l’un des points faibles de la signature française, a fait remarquer Sarah Carlson, vice-présidente senior chez Moody’s.

Cette approche suscite toutefois des réserves. Arnaud Vaissié, cofondateur d’International SOS, juge l’objectif de la règle d’or pertinent mais doute de son efficacité. Selon lui, la France souffre déjà d’un excès de contraintes juridiques. Il rappelle que la limite européenne de 3 % de déficit existe déjà sans être respectée et cite les exemples britannique et allemand, où des règles budgétaires strictes ont finalement été contournées.

 

50 nuances de dettes

 

Au cours de certains débats, les questionnements sur l’endettement se sont voulus moins manichéens. Pour Serge Magdeleine, directeur général de LCL, la perception même de la dette mérite d’être revisitée. "Le mot "dette" renvoie à une connotation négative alors que le mot "crédit" renvoie à une connotation positive alors que ce sont les deux faces d’un seul et même objet qui est le financement", a-t-il souligné.

Patricia Barbizet, présidente de l’Afep, a résumé le problème par une formule : "La dette est toxique quand elle finance le passé, et elle est extrêmement utile quand elle finance l’avenir, et notamment les besoins d’investissement". Elle a défendu une complémentarité entre dette publique et financements privés. "L’État ne peut pas tout et ne doit pas tout", rappelle-t-elle, appelant à mobiliser les fonds propres, le crédit bancaire, des marchés de capitaux plus profonds et, lorsque nécessaire, des garanties publiques. "Le débat est stratégique, et non moral", a-t-elle lancé. Christian Mumssen, directeur de la stratégie, des politiques et de l’évaluation au Fonds monétaire international (FMI), n’a pas dit autre chose. « Nous nous concentrons sur la qualité et l’efficacité de la dépense publique », a-t-il déclaré.

Enfin, les enjeux liés à la dette ont également été évoqués du point de vue de la sphère micro. Bertrand Rambaud, président de Siparex, a défendu le leveraged buy-out (LBO), une pratique parfois controversée consistant à recourir à l’endettement pour racheter une firme. "Le LBO […] est une réponse pour assurer la transmission des entreprises", a-t-il affirmé, dénonçant le récent rapport parlementaire d’Aurélie Trouvé, députée LFI, qualifié de « honteux ». S’il reconnaît certains excès passés liés à des niveaux d’endettement trop importants, il estime que les pratiques se sont largement assainies. Il a indiqué que les quelque 750 opérations de LBO réalisées chaque année en France affichaient 95 % de succès, avec « seulement 5 % d’échecs ». Le dirigeant a ajouté que ces opérations avaient également permis la création de 310 000 emplois entre 2020 et 2024, avec une croissance des effectifs supérieure à la moyenne nationale.

 

Levier d’Archimède

 

Dans ce contexte, les débats ont naturellement élargi leur focale à l’échelle européenne, perçue à la fois comme le cadre indispensable de réponse aux chocs actuels et comme un espace encore inachevé politiquement et financièrement. Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE), a souligné que la compétitivité européenne passait d’abord par une meilleure circulation des capitaux. Selon elle, l’Union souffre d’un paradoxe : elle dispose d’une union monétaire mais pas encore d’une véritable union financière. "Il y a encore trop d’obstacles, trop de barrières", a-t-elle déploré. Elle a également indiqué que les ménages européens disposent de près de 35 000 milliards d’euros d’actifs financiers, dont seulement 1 % est investi dans les technologies européennes de pointe. "Aujourd’hui, nous avons beaucoup de financement bancaire, ce qui est positif pour la croissance, mais nous manquons de financement en fonds propres. C’est précisément l’enjeu de l’Union de l’épargne et de l’investissement : mobiliser l’épargne des Européens pour financer l’innovation et le risque", a pointé Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France.

La banquière centrale a également voulu combattre le discours d’un déclin européen. "Ceux qui contestent l’Europe aujourd’hui sont souvent ceux qui soit ne l’ont jamais comprise, soit l’ont toujours détestée". Elle a illustré cette attractivité par deux exemples : l’ouverture des lignes de liquidité en euros de la BCE aux banques centrales de nombreux pays émergents et le succès du système européen de paiement instantané TIPS, appelé à être interconnecté avec les systèmes indien et brésilien.

Présent à ses côtés, António Costa, président du Conseil européen, a insisté sur la nécessité pour l’Union européenne de rester fidèle à ses principes tout en s’adaptant à l’instabilité du monde. "Il faut partir à la mer, mais avec une carte et une boussole. Et on a nos valeurs et notre attachement à l’ordre international basé sur les règles". L’ancien Premier ministre du Portugal  a rappelé à ce titre les piliers de l’action européenne : le soutien à l’Ukraine, la réponse à la concurrence chinoise et la défense de relations commerciales stables.

 

En quête d’élan

 

Pour Thomas Buberl, directeur général d’Axa, le principal défi est avant tout politique et culturel. Selon lui, "l’Europe ne manque pas de confiance en elle, elle manque d’un attachement émotionnel". Il a estimé que le projet européen avait perdu le récit qui l’a longtemps porté, celui de la paix puis de la libre circulation. Il a appelé à lancer un nouveau grand projet européen, capable de fédérer les citoyens avec une ambition forte et une puissance d’exécution en dehors de la bureaucratie. Même optimisme prudent du côté de Clare Woodman, responsable de l’EMEA, de l’Amérique latine et du Canada chez Morgan Stanley. Elle a rappelé que l’Europe disposait d’une base économique solide, notamment avec des entreprises de rang mondial et une main-d’œuvre qualifiée.

Édouard Philippe fut plutôt en ligne avec l’idée que l’Europe sous-estime parfois ses forces, mais a estimé surtout qu’elle souffre d’un déficit de puissance. Aux yeux du candidat à l’élection présidentielle de 2027, les États-Unis comme la Chine ne sous-estiment pas l’Europe ; ils « la voient faible » et exploitent ses divisions. L’ex-Premier ministre considère que la crédibilité européenne passe d’abord par le redressement des États membres, en particulier de la France.

 

Banquiers bridés

 

Un acteur économique phare se devra d’être au rendez-vous pour permettre à l’Europe d’achever ses transformations : le secteur bancaire. Lui mettrait-on des bâtons dans les roues ? « En Europe, nous accumulons du capital sans raison. Et on ignore en plus que la plupart du temps, les banques ne font pas faillite et ne provoquent pas de crises systémiques à cause d’un manque de capital, mais à cause d’un manque de confiance et de liquidité », a expliqué Slawomir Krupa, directeur général de Société Générale. Il a indiqué que les exigences supplémentaires imposées aux quinze plus grandes banques européennes avaient réduit de "1 500 à 2 000 milliards d’euros" leur capacité de financement. "Il faut arrêter de bloquer le capital", a déclaré celui qui est également à la tête de la Fédération bancaire européenne. "Nous ne demandons même pas une déréglementation. Nous demandons simplement qu’on cesse d’en rajouter", a-t-il indiqué.

Un point de vue partagé par Héctor Grisi Checa, directeur général du Groupe Santander, qui a évoqué les enjeux sur lesquels le régulateur devrait se focaliser en priorité. "Ce qui est important, c’est de s’assurer que le modèle de chaque banque est rentable. Tout repose sur les profits. Lorsqu’une banque fait faillite, c’est précisément parce que son modèle ne fonctionne pas. Et l’important, c’est d’avoir dans notre système bancaire des modèles rentables, ce que je crois être le cas de toutes les banques en Europe", a-t-il estimé. Il a également critiqué la lourdeur des interactions avec les superviseurs, qu’il a illustrée en rappelant avoir multiplié les échanges institutionnels : "Santander a tenu plus de 450 réunions avec les différents superviseurs en 2025", et "600 réunions sont déjà programmées cette année".

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