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La réindustrialisation verte de l’Europe à l’ère de l’IA, une équation à plusieurs inconnues / Capital, questions énergétiques, impacts sur la productivité ou l'emploi en font partie
Atteindre ses objectifs de neutralité carbone, rester dans la course mondiale à l’intelligence artificielle (IA), se réindustrialiser : l’Europe a plus que jamais besoin d’être sur tous les fronts. Trois ambitions qui s’imbriquent en réalité, dans la mesure où l’IA promet de devenir un outil de productivité industrielle… mais aussi un moteur de consommation énergétique à grande échelle. Que manque-t-il donc à l’Europe pour devenir une championne de l’économie industrielle verte face à cette nouvelle donne ? Pour le directeur général de Société Générale Slawomir Krupa, interrogé lors d’une table ronde à ce sujet la semaine à VivaTech la semaine passée, le sujet est d’abord culturel. « Nous avons besoin d’entrepreneurs et nous devons changer notre rapport au risque, c'est absolument clé. Nous avons aussi besoin de trouver des capitaux pour financer l’écart d’investissement, que Mario Draghi a évalué à environ 1 000 milliards d’euros », a-t-il expliqué, soulignant plus après que des ajustements réglementaires ciblés pourraient permettre aux banques d’investir et de prêter davantage.
François Provost, directeur général de Renault, a quant à lui invoqué un autre mot : « le pragmatisme » dans la conduite des politiques industrielles, alors que l’accumulation réglementaire est devenue un facteur de surcoût structurel. « L’Europe est probablement le seul endroit au monde où une réglementation décide de ce qui est bon pour le consommateur. L’électrification est une bonne chose. En revanche, 2035 n’est pas un objectif réaliste. Il faut conserver cette direction tout en gardant une certaine flexibilité », a-t-il expliqué. Lei Zhang, fondateur et dirigeant du groupe chinois Envision (technologies d’énergies renouvelables) a forcément choisi d’aborder la question sous un autre angle, soulignant que la compétitivité industrielle et le développement de l’IA renvoyaient avant tout à la problématique énergétique.
« Pour l’Europe, la solution est l’électrification profonde », a-t-il affirmé, afin qu’elle puisse faire face aux questions de sécurité énergétique et du coût de l’énergie, dont les réponses seront des conditions préalables à sa réindustrialisation, ainsi que pour profiter des effets de l’IA sur la productivité. « Dans l’histoire, chaque révolution industrielle est allée de pair avec une révolution énergétique », a-t-il néanmoins rappelé. Selon lui, celle de l’IA n’y fera pas exception. Au contraire, elle va accroître considérablement les besoins et imposer une transformation en profondeur des infrastructures énergétiques.
La question des réseaux
Le dirigeant d’Envision estime en effet que les réseaux actuels, conçus pour les usages domestiques et les industries traditionnelles, ne sont plus adaptés aux besoins qui émergent avec l’IA. « Le réseau hérité du passé n’est pas capable de supporter cette nouvelle demande. Je pense que l’IA est avant tout synonyme de prospérité… mais nous devons relever les défis énergétiques », a-t-il prévenu, plaidant pour la création d’un système énergétique qui lui serait propre, et reposant intégralement sur les énergies renouvelables.
Il faut dire que le basculement lié à cette demande se quantifie déjà, notamment outre-Atlantique, où la montée en puissance des data centers est devenue un véritable moteur de consommation. Selon l’Agence internationale de l’énergie, ils pourraient représenter près de la moitié de la croissance de la demande d’électricité américaine d’ici 2030.
De fait, Philippe Piron, président directeur général des activités d’électrification de GE Vernova observe bien que l’explosion des data centers aux États-Unis est par exemple un vecteur d’électrification dans le pays. « Le grand défi est lié à la taille et à la puissance des data centers pour l’IA, qui n’ont rien à voir avec ceux qui avaient été développés pour le cloud », nous explique-t-il. Plusieurs nouveaux enjeux d’efficacité se dessinent pour les réseaux électriques, explique Philippe Piron, notamment celui d’en assurer la stabilité, au regard de la forte fluctuation de charge, parfois quasi-instantanée, que génère la demande de calcul des usines à IA. Et pouvant créer des phénomènes d’instabilité et d’inefficacité énergétique. Le sujet a d’ailleurs bien été appréhendé par les grands industriels du secteur. GE Vernova, issu de la scission des activités de General Electric, spécialiste des activités énergétiques, a par exemple conclu un partenariat avec Nvidia afin de développer des architectures électriques en courant continu de 800 volts destinées aux centres de données de nouvelle génération.
L’Europe ne devrait vraisemblablement pas échapper à cette tendance de multiplication des data centers et aux différents enjeux que cela représentera pour les réseaux. En France, leur gestionnaire RTE estime en tout cas que 300 data centers sont déjà implantés sur le territoire, majoritairement raccordés aux réseaux publics de distribution. Ceci sans compter la multitude d’annonces récentes, notamment à Choose France, de nouveaux projets en la matière. À l’horizon 2035, en les incluant dans ses perspectives, il prévoit que la consommation électrique des data centers pourrait représenter 4 % de la consommation nationale (soit une multiplication par trois par rapport à la consommation actuelle, mais qui reste encore modeste par rapport à la production excédentaire française d’environ 20 %.). Au regard de l’empreinte énergétique des usages de l’IA, RTE estime en tout cas que cela plaide en faveur de l’installation des infrastructures dédiée dans des pays où l’électricité est majoritairement décarbonée et abordable. « La compétitivité de l’Europe en IA dépendra du coût par token, et donc principalement du coût de l’énergie pour le produire. Il faut donc une efficacité énergétique avancée, pour minimiser au maximum les pertes en ligne », remarque Philippe Piron, ajoutant : « Du point de vue du coût d’une énergie décarbonée à l’échelle, la France a l’avantage du nucléaire ».
L’IA comme levier de compétitivité industrielle ?
Dans ce contexte, l’impact que produira la technologie sur la compétitivité des industriels est aussi central. Pour le patron de Renault, elle aura principalement deux conséquences au sein de son entreprise : d’abord sur les véhicules, dans la mesure où son application intégrée permettra d’améliorer l’expérience de conduite des utilisateurs. Puis dans les usines, où les premiers résultats sont aussi déjà visibles. « Nous avons des milliers d’équipements pilotés par l’IA pour garantir la qualité. Nous observons des améliorations de qualité supérieures à 50 % », a indiqué François Provost. « En ingénierie, il y aura probablement beaucoup de percées supplémentaires. C’est un peu tôt pour le dire. Nous utilisons l’IA pour la simulation, par exemple, ou pour faciliter le travail des ingénieurs afin de gagner du temps », a-t-il ajouté.
Pour le patron du constructeur, dans un monde où les logiciels, l’IA, les batteries et les systèmes énergétiques deviennent la première source de valeur, l’automobile européenne a des cartes à jouer. « Nous devons, d’une manière ou d’une autre, rattraper la Chine dans certains domaines technologiques. C’est pourquoi je pense qu’il est positif que des entreprises comme Envision décident d’investir 1,5 milliard d’euros à proximité de notre usine de Douai, afin de mettre en place une chaîne de valeur dédiée aux batteries qui nous permettra de dynamiser l’électrification. Je pense donc que c’est faisable », a indiqué François Provost. Lei Zhang, de son côté, voit même dans la concrétisation de ce projet de gigafactory un cas d’exemple de réindustrialisation européenne, ayant par ailleurs permis à la Renault R5 de devenir le véhicule électrique le plus vendu en Europe, grâce à une batterie au prix compétitif.
Restent évidemment les questions liées aux effets de l'IA sur l’emploi, notamment industriel. À ce sujet, les dirigeants interrogés sur la scène de VivaTech ont voulu se montrer rassurants. Pour François Provost, cela ne devrait pas représenter d’impact majeur au sein de son entreprise, mais plutôt permettre de travailler différemment et d’apporter plus de valeur ajoutée. Pour Slawomir Krupa, au regard du coût du développement de l’IA, de son impact sur les émissions carbone et des limites énergétiques qui s’y opposent, difficile d’imaginer un monde où les travailleurs, dans l'ensemble, seraient tous remplacés. « Nous devons comprendre quels sont les cas d’utilisation les plus importants. Et il y a des choses qui fonctionnent déjà bien mieux grâce à l’IA. Mais cela ne doit pas être un objectif en soi que de réduire les effectifs sous prétexte que ce serait la seule façon de créer de la valeur. Aucun entrepreneur n’a réussi à créer de la valeur durable en poursuivant l’objectif de réduire les effectifs. Je pense que c’est tout le contraire », a-t-il assuré.
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