Macro-économie / Taux
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France : dans les coulisses des pénuries de médicaments / Une chaîne de production fragilisée par le "tout relocaliser"
Amoxicilline pédiatrique, paracétamol ou psychotropes : les pénuries de médicaments sont devenues familières aux patients français. Depuis plusieurs années, ces ruptures d’approvisionnement fragilisent la prise en charge des patients et alimentent les critiques sur l’organisation du système de santé. Dans le débat public, la cause semble souvent toute trouvée : la délocalisation de la production pharmaceutique vers l’Asie.
Dans leur étude publiée par La Fabrique de l’Industrie, Baptiste Poterszman et Hugo Pouzet, sous la direction éditoriale d’Émilie Binois, se sont penchés sur la question grâce notamment à une enquête de terrain menée auprès d’industriels, de pharmaciens, d’administrations et de patients. « Une lecture tentante mais partielle », résument-ils à propos de la seule responsabilité des délocalisations.
L’analyse des données du Groupement pour l’élaboration et la réalisation de statistiques (GERS) révèle une caractéristique frappante : les pénuries touchent principalement les médicaments les plus anciens. En 2023, près de 78 % des ruptures concernaient des molécules commercialisées depuis plus de vingt ans.
Le prix est une autre problématique importante. La grande majorité des médicaments en rupture affichent un prix fabricant hors taxes inférieur à cinq euros. Au total, près de 12 % des boîtes vendues moins de 30 euros ont connu des tensions ou des ruptures en 2023, contre environ 1 % pour celles dont le prix dépasse ce seuil.
Ces pénuries concernent toutes les classes thérapeutiques, même si certaines sont davantage touchées. Les médicaments cardiovasculaires et ceux agissant sur le système nerveux arrivent en tête, souvent destinés à traiter des maladies chroniques. Les anti-infectieux, dont les antibiotiques, figurent également parmi les plus touchés, dans un pays où la consommation reste élevée.
Ces ruptures ont aussi un coût organisationnel important pour les professionnels de santé. Les pharmaciens d’officine, par exemple, consacrent plus de dix heures par semaine à gérer ces situations : recherche d’alternatives, contacts avec les médecins, adaptation des délivrances.
L’étude met en évidence deux enseignements majeurs sur les causes des pénuries. D’abord, les défaillances peuvent apparaître à n’importe quelle étape de la production : fabrication du principe actif, façonnage, conditionnement ou distribution.
Ensuite, ces incidents deviennent critiques lorsqu’il n’existe qu’un seul acteur - ou un nombre très limité - pour assurer cette fonction. « L’acteur défaillant était le seul à remplir son rôle (…) ou concentrait une écrasante part du marché à l’échelle mondiale », expliquent les auteurs.
Dans ces conditions, un simple incident industriel peut entraîner un blocage global. Faute d’alternative, les autres producteurs ne disposent pas des capacités nécessaires pour absorber la demande.
Si la délocalisation de certaines étapes de production peut amplifier ces risques, elle n’en constitue donc pas la cause unique. Le problème est plus structurel : un manque de redondance dans la chaîne d’approvisionnement.
Plusieurs facteurs contribuent à cette situation. D'une part, les exigences réglementaires européennes, notamment environnementales, peuvent freiner l’arrivée de nouveaux acteurs industriels. D'autre part, les politiques d’encadrement des prix dans plusieurs pays européens réduisent l’intérêt économique d’investir dans la production de médicaments anciens, pourtant essentiels.
Face aux pénuries, les autorités ont multiplié les mesures : constitution de stocks obligatoires, élaboration de listes de médicaments critiques ou encore surveillance renforcée des approvisionnements. Des dispositifs utiles mais insuffisants, selon l’étude.
« Face à des pénuries aux causes multiples, la réponse ne peut être que plurielle », soulignent les auteurs. La relocalisation industrielle, souvent présentée comme la solution principale, ne suffira pas à elle seule à sécuriser l’approvisionnement.
La priorité serait plutôt de renforcer la redondance des capacités de production pour les médicaments arrivés à maturité et de soutenir une industrie pharmaceutique européenne sur l’ensemble de la chaîne de valeur. L’étude appelle aussi à mieux mesurer le coût global de la gestion des pénuries pour le système de santé, afin de justifier les investissements nécessaires.
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