Macro-économie / Taux
Macro-économie / Taux
Réindustrialisation : elle doit se faire par le bas ou ne se fera pas / La France devrait territorialiser sa stratégie
Une boussole locale pour une ambition nationale. À l’approche des municipales, l’industrie revient au cœur du débat public, mais dans un climat d’incertitude. Entre annonces d’implantations et vagues de restructurations, la trajectoire nationale paraît illisible. Dans leur étude pour la Fondation Jean-Jaurès, Louis-Samuel Pilcer et Matilin Le Meur montrent que cette confusion masque en réalité une recomposition profonde du système productif français, inégalement répartie selon les territoires.
Ils appellent à dépasser l’opposition stérile entre désindustrialisation et réindustrialisation pour bâtir une stratégie de reconstruction industrielle ancrée localement, articulant État, Régions et bloc communal autour de projets territoriaux assumés.
En quarante ans, la part de l’industrie dans la richesse nationale est passée de 28 % en 1980 à 16,4 % en 2020. "L’effondrement industriel français ne se résume pas à une simple baisse de volumes ou à une perte de parts de marché", écrivent les auteurs. Il s’agit d’"une rupture historique", qui a redessiné la carte productive du pays.
La filière automobile illustre cette recomposition. Alors que 64 % de la production des constructeurs français était réalisée en France en 2003, elle n’était plus que de 31 % en 2019. Résultat : entre 2004 et 2022, la filière a perdu 44 % de ses effectifs. Pourtant, elle représente encore 4 000 sites industriels et 330 000 emplois, structurants pour de nombreux bassins.
Même dynamique dans la sidérurgie. Entre 2008 et 2017, le secteur a perdu plus de 20 % de ses effectifs. À Dunkerque, le site d’ArcelorMittal est passé de plus de 10 000 salariés à son apogée à environ 3 200 en 2025. Le textile, l’électroménager ou l’imprimerie ont connu des chutes similaires, l’industrie textile perdant près des deux tiers de ses effectifs en vingt ans.
Pour les auteurs, la "désindustrialisation" masque des réalités territoriales très diverses. "La déprise n’est plus exclusivement le fait de bassins miniers sinistrés ou monofonctionnels, mais recouvre des réalités territoriales plus 'ordinaires', exposant de fait l’ensemble des territoires." Autrement dit, nul territoire n’est totalement à l’abri.
Face à ce constat, l’étude insiste sur la gouvernance. "La politique industrielle est désormais une responsabilité partagée entre les niveaux institutionnels", soulignent Pilcer et Le Meur. Si l’État conserve sa capacité normative et fiscale, les Régions demeurent cheffes de file du développement économique, tandis que le bloc communal – communes et intercommunalités – joue un rôle croissant d’animation, d’aménagement et d’intermédiation.
L’enjeu central ? "L’articulation entre ces différents niveaux dans la diversité des configurations territoriales." Car les plans nationaux récents ont souvent été pilotés selon une logique sectorielle descendante, laissant aux élus locaux le sentiment d’une action inefficace pour enrayer la dégradation de l’emploi industriel.
Les auteurs formulent sept propositions opérationnelles. Au niveau local, ils appellent à "élaborer un plan de reconstruction industrielle territorial fondé sur la spécialisation territoriale assumée", en concentrant les efforts sur "une liste restreinte de filières compatibles avec les ressources disponibles". Ils recommandent aussi d’investir dans les infrastructures, la formation et les services publics nécessaires aux filières structurantes, et de transformer les friches en "sites industriels clés en main" afin d’éviter toute artificialisation supplémentaire.
Autre axe : structurer de véritables écosystèmes territoriaux autour des filières stratégiques, en coopération avec l’État et les Régions.
Au niveau national et régional, l’étude propose d’organiser des "COP régionales de la reconstruction industrielle", sur le modèle des conférences climat, et de décliner le programme "Territoires d’industrie" par filière. Surtout, elle plaide pour que le prochain plan d’investissement industriel soit contractualisé entre l’État, les filières et les territoires, afin de l’adosser à "une véritable logique de planification territoriale."
Reproduction et diffusion interdites sans autorisation écrite

