Macro-économie / Taux
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L’Europe, colosse aveugle à sa force / Ces dépendances sino-américaines méconnues
Une dépendance très loin d’être à sens unique. Depuis des années, le récit dominant dans le débat public décrit une Europe fragilisée, dépendante des technologies américaines, des minerais chinois ou des hydrocarbures étrangers. Publié à l'occasion de la Conférence de Munich sur la sécurité, le rapport « Relearning the Language of Power » de la Geostrategic Europe Taskforce, propose un renversement de perspective : et si l’Union européenne était en réalité un géant qui s’ignore ?
Ses auteurs, Jonathan Barth et Andreas Eisl, ont analysé les flux commerciaux mondiaux pour identifier non pas les vulnérabilités européennes, mais celles des autres à l’égard de l’Europe. Or, elle contrôle un nombre significatif de points d’étranglement dans les chaînes de valeur mondiales, capables d’influencer directement les deux premières puissances économiques de la planète. "Contrairement aux perceptions largement répandues, l’Europe dispose d’importants outils de puissance", écrivent-ils. Et ces outils ne sont pas théoriques puisque déjà inscrits dans la structure du commerce mondial.
La Chine, souvent perçue comme l’atelier du monde et la détentrice des terres rares, dépend pourtant fortement de l’Union européenne dans des segments industriels essentiels. C'est ainsi que Pékin importe plus de 80 % de certains produits stratégiques depuis l’UE dans 41 catégories distinctes.
L'on peut citer entre autres les intrants pharmaceutiques comme l’insuline et ses dérivés, les composants chimiques intermédiaires indispensables à la production de médicaments, mais aussi des machines spécialisées pour l’industrie du papier, du textile ou du bois.
Ces équipements relèvent de niches technologiques où l’Europe conserve une avance historique, en lien avec des décennies d’expertise en ingénierie et en mécanique de précision. "Ces dépendances ne sont ni facilement ni rapidement substituables et constituent donc des instruments mobilisables de politique de puissance", souligne le rapport.
La surprise est encore plus marquée du côté américain. Les États-Unis dépendent à plus de 80 % de fournisseurs européens pour 67 produits critiques. Là encore, il s’agit principalement de machines-outils industrielles, d’équipements de transformation et de produits chimiques de base nécessaires à la fabrication pharmaceutique.
Dans un contexte où Washington n’hésite plus à mobiliser les droits de douane, les contrôles à l’exportation ou les clauses de sécurité nationale pour défendre ses intérêts stratégiques, cette dépendance constitue un levier que l’Europe a jusqu’ici peu exploité.
"Il faut utiliser la force géoéconomique de l’Europe pour augmenter le coût de la coercition et influencer les calculs de ses adversaires", écrivent les auteurs. Il faut, "cartographier systématiquement les points d’étranglement critiques dans les chaînes de valeur mondiales et les opérationnaliser pour la défense commerciale, les contrôles à l’exportation et les instruments anti-coercition", insistent-ils.
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