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Macro-économie / Taux

Macro-économie / Taux

exclusif L'année 2026 vue par... Mathilde Lemoine / Cheffe économiste du groupe Edmond de Rothschild

EXCLUSIF. Quelle forme affichera l’économie française en 2026 ? Le manque de confiance envers les institutions politiques se traduira-t-il par un nouveau recul de l’investissement des entreprises dans notre pays ? L’Europe trouvera-t-elle les moyens de donner un coup d’arrêt à la déferlante manufacturière chinoise ? Quelles conséquences aurait une possible mise sous tutelle de la Fed par Donald Trump ? L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises se transformera-t-elle enfin en levier de croissance ?   Autant de questions que vous vous posez et auxquelles WanSquare tente de répondre chaque jour grâce aux éclairages de chefs d’entreprise, investisseurs et économistes.
Mathilde Lemoine - DR
Mathilde Lemoine - DR

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ? Quel est le principal aléa autour de vos prévisions ? L’expansionnisme budgétaire de l’Allemagne sera-t-il une variable clé ?

 

La zone euro traverse une phase où elle subit plus qu’elle façonne. Même pour atteindre ses objectifs de transition énergétique, elle demeure dépendante de technologies importées, notamment chinoises. Heureusement, l’Allemagne a pris la mesure du choc en engageant un plan d’investissement massif. Et les pays du sud de la zone euro ont su mobiliser les subventions du Fonds européen NextGeneration EU. La situation économique européenne est donc aujourd’hui moins dégradée qu’en début d’année.

Néanmoins, nous maintenons une prévision de croissance de 0.8% pour la zone euro en 2026, c'est-à-dire inférieure à son potentiel. Les plans de relance, les politiques de souveraineté et l’augmentation des dépenses de défense ne suffiront pas à corriger le sous-investissement accumulé depuis plus d’une décennie. La productivité du capital continuera de peser sur la productivité globale. La démographie reste défavorable et le déploiement de l’Intelligence artificielle sera freiné par des structures de production vieillissantes et le manque de formation.

Les facteurs conjoncturels s’ajoutent à ces contraintes structurelles. Les dernières statistiques bilatérales montrent un recul des exportations européennes aux Etats-Unis précisément dans les secteurs ciblés par les hausses de droit de douane : équipements automobiles, métaux, machines et biens d’équipement. Nos estimations confirment une élasticité de -0.9, très proche des évaluations empiriques antérieures. En parallèle, les importations européennes en provenance de Chine croissent plus vite que les importations totales, contribuant à plus de la moitié de leur hausse en 2025. Cette dynamique reflète l’ajustement attendu de la demande, amplifié par la dépréciation de la monnaie chinoise, la déflation en provenance de Chine et des avancées technologiques significatives. Les entreprises européennes font donc face à une concurrence exacerbée, y compris sur leur propre marché. En contrepartie d’un niveau de droits de douane dits "réciproques" de 15%, les Européens ont concédé un accès élargi à leurs marchés aux producteurs agricoles et agroalimentaires américains. La pression concurrentielle sera particulièrement forte dans ces secteurs. Nous anticipons donc une contribution du commerce extérieur au PIB négative.

Par ailleurs, l'incertitude demeure élevée en zone euro, supérieure à celle observée aux Etats-Unis. Elle se traduit par des taux longs réels élevés, qui pèsent sur la capacité d’investissement des entreprises et fragilisent la soutenabilité des dettes publiques.

A ce stade, le principal aléa est financier. La capacité à financer durablement des politiques industrielles et de défense dans un environnement de taux d’emprunt élevé, de perte de compétitivité et d’absence de stratégie économique lisible est incertain. La situation française reste, à cet égard une source d’inquiétude spécifique.

 

Pour la première fois depuis 2018, la Fed va avoir un nouveau patron. Au regard du contexte de sa nomination et des pressions exercées par Donald Trump sur le FOMC, pourrait-on assister à une vassalisation de la politique monétaire américaine ? Si oui, y aura-t-il des retombées ?

 

L’administration républicaine doit financer une politique de souveraineté ambitieuse alors que la Réserve fédérale a réduit son bilan et que le déficit public américain devrait encore atteindre autour de 6% du PIB en 2026. Dans ce contexte, le niveau élevé des taux longs réels devient difficilement soutenable. La poursuite de la baisse des taux courts qui devrait continuer en 2026 n’y change pas grand-chose, tant que la prime de terme demeure importante du fait de l’incertitude entourant les politiques économiques.

Il ne serait donc pas surprenant que la banque centrale américaine change le régime de contraintes dans lequel elle opère. Elle pourrait être poussée à intervenir plus directement sur les marchés obligataires, en étant plus attentive au caractère récessif du niveau élevé des taux longs réels.

En un an, l’administration Trump a déjà profondément transformé le marché de la dette : plus de la moitié de la dette américaine est désormais détenue par des résidents américains, réduisant la dépendance vis-à-vis des investisseurs étrangers. Cette évolution accroît la volatilité des taux longs et du dollar, mais elle s’inscrit dans une stratégie assumée de souveraineté économique.

La nomination de Stephen Miran, économiste ayant popularisé l’idée selon laquelle l’affaiblissement du dollar était indispensable pour que les Etats-Unis retrouvent une autonomie industrielle, au sein du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale conforte l’analyse selon laquelle l’administration Trump cherchera à faire jouer à la politique monétaire un rôle "d’accompagnement de la politique budgétaire". C’est là, à mon sens, l’enjeu central et une source supplémentaire d’incertitude pour 2026.

 

Depuis de nombreux trimestres, le secteur manufacturier chinois accroît sensiblement ses parts de marché mondiales, ce au détriment de l’industrie européenne. Si les rapports Draghi, Letta et Noyer constituent des réponses à moyen terme pour donner un coup de fouet à notre compétitivité, existe-t-il des mesures clé en main pouvant être déployées afin de sauvegarder le tissu productif du Vieux continent ?

 

Oui, à condition de distinguer ce qui relève du court terme de ce qui ressort du moyen terme.

À court terme, l’Europe subit. Les grandes stratégies d’autonomie ne répondent ni à la hausse brutale des importations chinoises ni au déficit d’investissement issu de l’enchaînement des crises.

Trois leviers peuvent être néanmoins activés rapidement :

  1. Des quotas temporaires sur les importations de véhicules électriques, sur le modèle des restrictions volontaires d’exportations mises en place par les Etats-Unis face au Japon en 1981. Certes, cet instrument n’est pas optimal théoriquement, mais son effet inflationniste serait partiellement compensé par l’appréciation de l’euro et la pression déflationniste chinoise. En contrepartie, ces quotas inciteraient les constructeurs chinois à produire localement, comme les Japonais l’avaient fait, limitant à terme leur pouvoir de marché. Une telle négociation pourrait, en retour, s’accompagner d’une ouverture accrue du marché chinois à des secteurs européens fortement dépendants du marché américain (produits pharmaceutiques, boissons, produits chimiques et matériels de transport…). L’agroalimentaire pourrait quant à lui souffrir de l’ouverture des marchés européens aux agriculteurs américains.
  2. Un dispositif d’amortissement accéléré, afin d’enclencher un "big push" d’investissement et d’enrayer le déclin de la productivité. Les États-Unis y recourent de manière récurrente, tout comme la Corée, le Japon et la Chine pour soutenir les investissements technologiques. L’Allemagne vient de le mettre en place, une fois encore, pour "booster" l’adaptation de son appareil productif. Un tel dispositif pourrait être financé par un emprunt européen de type SURE (Support to mitigate Unemployment risks in an Emergency) déployé pour le chômage partiel pendant la pandémie.
  3. Une plus grande lisibilité des politiques économiques. Selon une enquête de la Banque Européenne d’Investissement, 70% des entreprises ont reporté leurs investissements en raison de l’instabilité des règles. Geler le prix de l’électricité pour les entreprises comme viennent de l’annoncer les Allemands, clarifier la trajectoire de la transition énergétique, accompagner le déploiement de l’IA par des plans de formation à grande échelle et accélérer l’Union des marchés de capitaux constituent des prérequis.

Sans accumulation de capital aujourd’hui, il n’y aura pas de souveraineté demain. Sans un "big push" de formation, l’Europe restera dans l’incantation. Le rattrapage technologique n’est possible que si l’écosystème est mature.

 À moyen terme bien sûr, les trajectoires industrielles comptent : technologies critiques, infrastructure des données, marchés de capitaux plus profonds. Mais ces stratégies resteront théoriques et trop circonscrites si l’investissement productif ne redémarre par comme cela a été le cas aux États-Unis, car ses perspectives de rendement resteront dégradées.

 

Une bulle spéculative s’est-elle formée dans le secteur de l’intelligence artificielle ? Si oui, un éclatement pourrait-il mettre en péril la stabilité financière mondiale ?

 

Comme le rappelait Alan Greenspan, "It was very difficult to definitively identify a bubble until after the fact that is, when it’s bursting confirmed its existence". Le spécialiste des bulles, F. Mishkin, invite toutefois à distinguer valorisations élevées et risque systémique. Une hausse rapide des prix des actifs devient dangereuse lorsqu’elle est adossée à un boom du crédit, à un levier excessif et à une dégradation des standards de financement.

Or, les entreprises de l’IA sont globalement moins endettées qu’au moment de la bulle technologique. Si l’on en croit Mishkin, la vigilance doit donc porter sur le levier et le crédit, la prudence analytique impose de surveiller le levier et le crédit.

De plus, l’IA ne se résume pas à un phénomène boursier. Elle constitue un instrument de souveraineté et bénéficie de soutiens publics. En modifiant profondément les processus de production, notamment pour les tâches routinières, elle a un impact sur la productivité. Les dernières données statistiques montrent déjà un lien entre la diffusion de l'intelligence artificielle dans certains secteurs, comme la recherche, le conseil, la finance et les gains de productivité, même si le retour sur investissement reste difficile à mesurer.

Mais n’oublions pas que le niveau des taux fragilise l’équilibre économique dans un contexte de guerre commerciale.

 

En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Par ordre d’importance, quelles seraient les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?

 

Il faut d’abord clarifier les objectifs.

L’urgence est la restauration des finances publiques, notamment par la désindexation des retraites et la redéfinition des "affections longue durée" afin de dégager des marges de manœuvre pour l’éducation et la formation.

Vient ensuite un choc d’investissement productif, via des instruments simples comme l’amortissement accéléré. Le pouvoir d’achat ne peut pas augmenter durablement si cette hausse ne repose pas sur une amélioration tendancielle de la productivité et de la cohésion sociale.

Enfin, la clarification de la stratégie économique est essentielle. L’absence d’objectif alimente l’incertitude et hypothèque la croissance potentielle. Une approche strictement comptable et court-termisme du budget ne permet pas de faire face aux effets sociaux et compétitifs de la redéfinition du système de règles par les Etats-Unis et la Chine. 

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