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Macro-économie / Taux

Macro-économie / Taux

exclusif L’année 2026 vue par… Nicolas Ragache / Chef économiste de l'Afep

EXCLUSIF. Quelle forme affichera l’économie française en 2026 ? Le manque de confiance envers les institutions politiques se traduira-t-il par un nouveau recul de l’investissement des entreprises dans notre pays ? L’Europe trouvera-t-elle les moyens de donner un coup d’arrêt à la déferlante manufacturière chinoise ? Quelles conséquences aurait une possible mise sous tutelle de la Fed par Donald Trump ? L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises se transformera-t-elle enfin en levier de croissance ?   Autant de questions que vous vous posez et auxquelles WanSquare tente de répondre chaque jour grâce aux éclairages de chefs d’entreprise, investisseurs et économistes.
Nicolas Ragache - DR
Nicolas Ragache - DR

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ? Quel est le principal aléa autour de vos prévisions ? L’expansionnisme budgétaire de l’Allemagne sera-t-il une variable clé ?

 

Il y a des raisons de rester positifs sur la croissance à court terme de l’UE. Les Etats au sud de l’UE sortent d’une consolidation entamée il y a quinze ans et on peut envisager un retour de la croissance en Allemagne, portée par la relance du gouvernement.

Cependant, ce n’est pas le court terme qu’il faut regarder mais la question structurelle. Nous sommes déjà dans un nouveau cycle et l’Europe ne s’en est pas encore vraiment saisie.

L’économie mondiale est en restructuration commerciale, industrielle et technologique accélérée, menée par les Etats-Unis et la Chine. L’Europe n’a pris que tardivement conscience des risques de déclassement et de perte d’influence. Elle doit se transformer si elle veut apporter sa réponse aux défis environnementaux, énergétiques et de défense et défendre ses valeurs.

L’Allemagne n’a qu’amorcé un virage et la France, en situation d’incertitude politique et de déficit budgétaire, n’accélèrera pas de suite.

En l’absence de réformes majeures et d’aggiornamento réglementaire de l’UE, on ne peut que s’attendre à une croissance tiède, de l’ordre de 1 à 1,5 % pour l’année qui vient. Ce n’est pas une crise mais ce ne serait pas un résultat à la hauteur des enjeux alors que l’UE dispose d’un potentiel. La clef c’est la capacité de l’UE à relancer sa compétitivité.

 

Pour la première fois depuis 2018, la Fed va avoir un nouveau patron. Au regard du contexte de sa nomination et des pressions exercées par Donald Trump sur le FOMC, pourrait-on assister à une vassalisation de la politique monétaire américaine ? Si oui, y aura-t-il des retombées ?

 

Les choix des banques centrales lorsque l’on n’est pas en période de franche inflation, disons au-delà de 3 %, ou en deçà de 1 %, ne sont pas simples. Le double mandat de la FED peut la conduire à choisir entre deux risques : brider la croissance ou relancer les prix.

L’indépendance permet en théorie de crédibiliser techniquement les décisions et de les rendre plus efficaces en pesant sur les anticipations à long terme. Si la FED baissait les taux avec des considérations extra économiques, il est tout à fait possible qu’on ait plus de pente, avec une hausse relative des taux long et une forme de protection face au dollar.

Cette question est révélatrice du retour des questions politiques au centre de l’analyse économique. L’organisation du marché international, les équilibres monétaires et budgétaires, ainsi que les régulations économiques sont à nouveau des choix très politisés.

C’est compréhensible alors que les transformations s’accélèrent car ces questions ont des incidences en termes de sécurité économique, de liberté, d’organisation sociale et ont toujours été complexes.

Au-delà de la FED, pour beaucoup des grandes questions économiques, les marchés et les décideurs économiques sont dès lors redevenus très attentifs dans leurs décisions à la lisibilité et à la stabilité des choix politiques et à leurs conséquences pour le fonctionnement de l’économie.

 

Depuis de nombreux trimestres, le secteur manufacturier chinois accroît sensiblement ses parts de marché mondiales, ce au détriment de l’industrie européenne. Si les rapports Draghi, Letta et Noyer constituent des réponses à moyen terme pour donner un coup de fouet à notre compétitivité, existe-t-il des mesures clé en main pouvant être déployées afin de sauvegarder le tissu productif du Vieux continent ?

 

L’Europe est prise entre les Etats-Unis, le marché innovant le plus riche du monde, et la Chine, en expansion technologie et commerciale à des coûts très faibles. L’UE ne bénéficie plus d’une compétitivité de gamme spécifique et perd en compétitivité prix.

La mise en œuvre des recommandations des rapports Draghi, Letta et Noyer n’est pas une question de moyen terme mais une urgence et il est incompréhensible qu’il faille autant de temps pour les mettre en œuvre. La réponse compétitive européenne est d’autant plus indispensable que c’est la seule que l’UE a à sa main.

L’axe majeur est sans doute de simplifier réellement, pas de revoir des modalités techniques d’application de la complexité, mais au fond, et de permettre de plus grandes économies d’échelle et en libérant l’investissement.

Cela doit passer par un réexamen des politiques de marchés de capitaux et de compliance en favorisant la montée à l’échelle mondiale des acteurs, l’innovation et la prise de risque décentralisée.

 

Une bulle spéculative s’est-elle formée dans le secteur de l’intelligence artificielle ? Si oui, un éclatement pourrait-il mettre en péril la stabilité financière mondiale ?

 

Les accélérations économiques créent des risques spécifiques car il est difficile de mesurer la valeur des actifs sans recul. C’est plus la vision de la croissance qui entre en jeu.

Quelle sera précisément la valeur à terme de l’IA ? Si elle suscite autant d’intérêt c’est comme technologie générique et pour son pouvoir de transformation. Il est d’ailleurs possible qu’on assiste à une séparation sectorielle entre données et production de biens ou de services ou à une agrégation de différents secteurs autour de l’IA. La croissance par spécialisation est depuis toujours un moteur fondamental.

Ce sont des arguments sérieux pour un secteur numérique structurellement important.

Ce type de vague technologique rapide a toujours donné lieu à des missmatch de prix, globalement ou pour certains acteurs. Il est très probable qu’une forte volatilité persiste tant que le modèle n’est pas stabilisé et que cela prenne un certain temps.

La concentration de valeur actuelle, ou de dettes, est un risque. Mais l’expérience de la bulle. com est encore là. Le marché est attentif. Il est probable que les portefeuilles d’investissement se recomposent avec des actifs "AI" comme une catégorie spécifique de risque, investis, mais que les acteurs se protègent avec d’autres actifs volontairement décorrélés.

 

En vue de l’élection présidentielle française de 2027, les ébauches de programme des candidats pourraient être dévoilées l’année prochaine. Par ordre d’importance, quelles seraient les trois mesures à adopter pour muscler le potentiel de croissance de l’Hexagone ?

 

Une présidentielle devrait permettre d’adresser les questions globales et de prendre des décisions importantes et structurantes.

Sur le plan économique, il faudrait globalement que l’Etat fasse émerger un équilibre partenarial solide avec les entreprises et les ménages pour rétablir la confiance et qu’il soit un allié fiable pour la compétition internationale.

Cela passe par trois composantes, sans priorité, car elles sont toutes indispensables.

Pour l’Etat et l’ensemble de l’économie, il faut équilibrer les finances publiques. Pour les entreprises, il faut stabiliser le cadre réglementaire et fiscal en optant pour des choix à horizon pluriannuel favorables à l’investissement et compétitifs. Pour les ménages, il faut favoriser la formation, la participation au marché du travail dans toutes ses dimensions et rendre au travail sa juste valeur, en le taxant moins et en rendant possible des choix d’épargne par capitalisation.

 

Dans le cas d’une absence d’assainissement des finances publiques françaises dans les années à venir du fait de la polarisation politique, croyez-vous davantage au scénario d’une lente asphyxie causée par une hausse progressive de la charge d’intérêts ou plutôt à celui d’une rupture soudaine de la confiance des marchés obligataires ?

 

C’est la première fois depuis 1958 que le déficit atteint ce niveau alors même que le pays n’est pas confronté à une crise majeure européenne ou mondiale. C’est donc structurel et, sans réaction, les deux scénarios ne sont malheureusement pas exclusifs.

En l’absence de crise européenne ou globale, l’Etat français emprunte déjà plus cher que l’Italie ou l’Espagne… La confiance tient à deux choses : nous sommes dans la zone euro et notre économie privée est solide. Le risque c’est effectivement une lente asphyxie parce que sans retour à l’équilibre les rustines fiscales pèseraient de plus en plus lourd sur l’activité.

En cas de crise, une rupture soudaine de confiance est une possibilité car avec un déficit 5 %, il devient compliqué d’encaisser un choc majeur. Ce qui serait testé c’est la capacité de réaction. Il vaut mieux prévenir.

 

D’après une étude du Conseil d’analyse économique, un effort de 148 milliards d’euros en six ans serait nécessaire pour que la France stabilise son taux d’endettement public tout en se prémunissant contre les crises. Quelles sont les composantes de la dépense publique devant assumer l’ajustement ?

 

Dans ces conditions, il est évident qu’il faut agir sur la dépense publique.

Les deux épisodes de consolidations réussis "récents", 1958-1965 et 1974-1980 ont duré 7 et 6 ans. Il faudra donc plusieurs années et de la constance.

La dépense publique totale est de l’ordre de 1700 Md€. Je ne crois pas à une martingale. Il est hors de portée d’équilibrer 150 Md€ sur un seul poste de dépense aussi important soit-il, ni même sur un seul de type de niveau administratif.

C’est un chantier collectif. Il va falloir réinterroger l’ensemble de l’action publique. L’avantage de se projeter sur 5 ans c’est de déployer non une mesure d’économie, mais une politique.

A ce titre, une remarque : équilibrer le budget c’est se renforcer. On a très longtemps confondu développement et hausse des budgets publics. Le vrai sujet c’est de moderniser pour répondre aux besoins en tenant mieux compte des gains technologiques, mais aussi de la démographie et du potentiel de l’économie dans de nombreux secteurs. S’il est urgent de se pencher sur la santé, les transports, l’éducation, la défense, l’énergie, c’est au moins autant pour des raisons budgétaires que pour les renforcer et les moderniser.

La consolidation des finances publiques n’est pas un choix contre la croissance mais pour la croissance. Pour revenir sur les deux périodes de consolidation citées, elles s’inscrivaient aussi dans une volonté globale modernisatrice de l’économie en ouvrant des espaces industriels et de services aux entreprises privées et aux ménages.

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