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Macro-économie / Taux

Macro-économie / Taux

exclusif L'année 2026 vue par... Isabelle Mateos y Lago / Cheffe économiste du groupe BNP Paribas

EXCLUSIF. Quelle forme affichera l’économie française en 2026 ? Le manque de confiance envers les institutions politiques se traduira-t-il par un nouveau recul de l’investissement des entreprises dans notre pays ? L’Europe trouvera-t-elle les moyens de donner un coup d’arrêt à la déferlante manufacturière chinoise ? Quelles conséquences aurait une possible mise sous tutelle de la Fed par Donald Trump ? L’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises se transformera-t-elle enfin en levier de croissance ?   Autant de questions que vous vous posez et auxquelles WanSquare tente de répondre chaque jour grâce aux éclairages de chefs d’entreprise, investisseurs et économistes.
Isabelle Mateos y Lago - DR
Isabelle Mateos y Lago - DR

Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2026 ? Quel est le principal aléa autour de vos prévisions ? L’expansionnisme budgétaire de l’Allemagne sera-t-il une variable clé ?

 

Nous projetons une accélération de la croissance de la zone euro et de la France à 1.5% et 1.1% respectivement. Effectivement, l’accélération de la croissance allemande en sera un moteur essentiel. Nous anticipons que l’Allemagne enregistrera une croissance de 1.4% en 2026, presque cinq fois son rythme de 2024, après plusieurs années de stagnation. Cette croissance sera tirée par une accélération de l’investissement dans toute la région, avec un rôle catalyseur très important joué par la très forte augmentation des dépenses publiques en Allemagne, notamment en matière d’infrastructure et de défense. De manière générale, l’Europe entière est engagée dans un processus de forte augmentation de ses dépenses militaires, de 2% à 3.5% du PIB à l’horizon 2030, ce qui sera un fort soutien à l’industrie européenne. Mais après plusieurs années de relative atonie, nous anticipons également un redressement de la consommation des ménages. Les politiques monétaire et budgétaires quant à elles devraient être assez neutres au niveau agrégé. Les principaux risques sont donc exogènes : regains de tensions commerciales ou turbulences sur les marchés financiers internationaux qui induiraient un ralentissement de la demande mondiale.

 

 

Pour la première fois depuis 2018, la Fed va avoir un nouveau patron. Au regard du contexte de sa nomination et des pressions exercées par Donald Trump sur le FOMC, pourrait-on assister à une vassalisation de la politique monétaire américaine ? Si oui, y aura-t-il des retombées ?

 

La nomination d’un nouveau président de la Fed est toujours un événement important, et plus encore dans le contexte actuel de pressions et critiques vigoureuses du Président Trump sur l’institution. Néanmoins, il ne faut pas surestimer les risques : les décisions de politique monétaire sont prises par un comité –le FOMC- où votent 12 membres. Le vote de son président est le plus important mais, à lui seul, n’est pas déterminant. La question est davantage de savoir s’il existe un risque de changement fondamental de la structure institutionnelle de la Fed. Ce pourrait être le cas si la Cour Suprême donnait raison à l’administration Trump dans le cas du renvoi de la Gouverneur Lisa Cook, mais au moins un risque important a été écarté avec le vote unanime du Fed Board le 11/12 pour reconduire pour 5 ans les 11 (sur 12) présidents de Fed régionales qui souhaitaient effectuer un nouveau mandat. Le cas de figure invoqué ne peut donc pas être totalement écarté, mais sa probabilité est maintenant assez faible, et c’est pour cela que les marchés, jusqu’à présent, ne semblent pas douter de la crédibilité de la Fed. Les anticipations de marchés, comme les nôtres et le point médian des prévisions de taux des membres du FOMC, s’attendent à une baisse de taux supplémentaire en 2026 et une autre en 2027. Cela maintiendrait l’inflation américaine à cet horizon plus proche de 3% que de l’objectif de 2%, mais néanmoins en décrue à partir de la mi-2026.

 

Depuis de nombreux trimestres, le secteur manufacturier chinois accroît sensiblement ses parts de marché mondiales, ce au détriment de l’industrie européenne. Si les rapports Draghi, Letta et Noyer constituent des réponses à moyen terme pour donner un coup de fouet à notre compétitivité, existe-t-il des mesures clé en main pouvant être déployées afin de sauvegarder le tissu productif du Vieux continent ?

 

Il n’existe malheureusement pas de solutions "clé en main" pour résoudre les difficultés d’ordre éminemment structurelles de l’industrie européenne, dont la Chine n’est pas entièrement responsable. Néanmoins, le rebond conjoncturel amorcé cette année et qui va se poursuivre en 2026 et 2027 est un premier élément de réponse. La question de la concurrence chinoise doit être prise au sérieux, et l’impact négatif des subventions chinoises et d’un taux de change ultra-compétitif peuvent légitimement donner lieu à des mesures de sauvegarde. Mais il ne faut pas perdre de vue que les relations entre les deux économies sont de l’ordre de la co-dépendance : la Chine a besoin des débouchés que lui offre l’Europe, tandis que cette dernière a besoin des terres rares chinoises, et peut bénéficier de ses investissements et transferts de technologie. Il y a donc des terrains d’entente possibles. Par ailleurs, et indépendamment de la pression concurrentielle chinoise, l’Europe doit intensifier et accélérer ses efforts pour renforcer sa souveraineté économique et donner les moyens à son industrie d’être plus compétitive. Cela passe notamment par un allègement des exigences réglementaires existantes et prévues, et par une relance du marché unique—pour réduire la myriade de barrières douanières de fait qui réduisent les effets d’échelle donc peuvent bénéficier les entreprises européennes. Enfin, il est indispensable de mieux mobiliser les sources de financements disponibles, notamment en défragmentant les marchés financiers européens et en s’assurant que les banques européennes peuvent mobiliser leurs bilans autant que leurs concurrentes anglo-américaines au service du financement de l’économie.

 

 

Une bulle spéculative s’est-elle formée dans le secteur de l’intelligence artificielle ? Si oui, un éclatement pourrait-il mettre en péril la stabilité financière mondiale ?

 

Le secteur de l’IA suscite désormais un engouement massif de la part des investisseurs. Il en ressort des valorisations boursières proches des records historiques pour les entreprises concernées, qui dominent désormais le marché. Est-ce une bulle spéculative ? Nul ne peut être certain que les investissements massifs réalisés produiront les rendements également massifs incorporés dans les valorisations actuelles. Mais pour l’instant les profits sont là, et nul ne peut prédire non plus lesquels de ces investissements décevrons ni à quelle échéance. Ce qui est certain, c’est que les autorités en charge de la stabilité financière (notamment la BCE, la banque d’Angleterre, le Financial Stability Board), tout en reconnaissant les bénéfices probables, pour l’économie dans son ensemble, de cette révolution technologique, sont de plus en plus inquiètes des risques de correction de l’engouement récent pour le secteur. Outre les potentiels risques de contagion à l’ensemble des marchés financiers, nos analyses soulignent que l’engouement pour l’IA explique près de la moitié de la croissance du PIB américain en 2025 ; par conséquent, une correction pourrait entrainer l’économie américaine en récession, ce qui aurait naturellement des répercussions mondiales, même si dans cette hypothèse la Fed aurait une grande latitude pour réduire agressivement ses taux d’intérêt.

 

 

D’après une étude du Conseil d’analyse économique, un effort de 148 milliards d’euros en six ans serait nécessaire pour que la France stabilise son taux d’endettement public tout en se prémunissant contre les crises. Quelles sont les composantes de la dépense publique devant assumer l’ajustement ?

 

Nous partageons l’analyse du CAE sur l’ampleur de l’effort à fournir, ainsi que la prémice selon laquelle l’essentiel de l’effort de consolidation devrait idéalement venir du côté des dépenses plutôt que du côté des recettes, contrairement à ce qui s’est produit en 2025 et semble en bonne voie de se reproduire en 2026. La raison en est qu’à 57% du PIB, la France est proche des sommets mondiaux en la matière. Pour compliquer l’équation, la consolidation des dépenses à mettre en œuvre doit accommoder une augmentation significative de deux postes déjà importants : les dépenses militaires (de 2% à 3.5% à l’horizon 2030) ; et le service de la dette publique (qui devrait augmenter au moins du même ordre de grandeur à cet horizon). Il est donc primordial de réduire la croissance des dépenses sociales (un peu moins de 60%)—le plus gros poste—et celles des collectivités locales (20% du total), dont la croissance a été très rapide au cours de la dernière décennie.

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