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Macro-économie / Taux

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Faire joujou avec l’indépendance de la Fed pourrait coûter cher à Donald Trump / Ce que nous enseignent les agissements insolites de ses prédécesseurs

L’indépendance de l’institution de Washington n’a pas toujours résisté aux ambitions politiques. Une étude dévoile comment certains présidents des Etats-Unis ont tenté d’orienter ses décisions pour favoriser la croissance. Cela aurait eu seulement pour effet de doper l’inflation.
Donald Trump, président des Etats-Unis, Jerome Powell, président de la Fed - CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Donald Trump, président des Etats-Unis, Jerome Powell, président de la Fed - CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Voilà des travaux universitaires qui devraient conduire Donald Trump à reconsidérer son comportement vis-à-vis de la Réserve fédérale américaine (Fed). Le NBER, institut de recherche prestigieux états-unien, a publié un document de travail de Thomas Drechsel, chercheur à l’Université du Maryland, qui a mené une analyse inédite de la relation entre les présidents des Etats-Unis et la Banque centrale entre 1933 et 2016, en se basant entre autres sur les archives. Il a également tenté de chiffrer leurs retombées.

Un examen historique on ne peut plus instructif à l’heure où Donald Trump fait montre d’une agressivité certaine à l’égard de l’institut d’émission, lui reprochant de ne pas mener une politique monétaire accommodante. Quand il n’insulte pas son président Jerome Powell, il s’efforce de limoger l’un des membres du Conseil des gouverneurs, Lisa Cook. Reste que Donald Trump n’est pas le premier président américain à se mêler du pilotage des taux d’intérêt.

En 1971, alors que la campagne pour sa réélection bat son plein, Richard Nixon travaille au corps Arthur Burns, le patron de la Fed d’alors. À plusieurs reprises, parfois en tête-à-tête, parfois lors de dîners privés, le président le presse d’assouplir la politique monétaire.

Arthur Burns est placé dans une position délicate. Il est un proche de Richard Nixon qu’il connaît depuis les années 50. Dans son journal intime, il écrit que celui-ci "faisait tout pour être réélu" et qu’il lui avait clairement demandé "d’augmenter la masse monétaire". "Tu dois faire quelque chose", lui aurait dit Richard Nixon. "Si tu ne le fais pas, ça va être un désastre", aurait-il ajouté. Evidemment, dans son journal, Arthur Burns ne dira jamais clairement si la politique qu’il a conduite fut dictée par les désidératas de Richard Nixon.

Toujours est-il que la Fed abaissera progressivement ses taux, malgré des tensions inflationnistes déjà visibles dans l’économie américaine. En 1971, Richard Nixon et Arthur Burns se rencontrent 17 fois pendant l’été, puis encore 17 fois le trimestre suivant - un record sur près d’un siècle d’histoire présidentielle.

La multiplication des interactions entre les présidents et les responsables de la Fed ne reflète pas nécessairement une pression politique. En effet, ces rencontres peuvent être liées à la conjoncture, le président pouvant consulter un banquier central de la Fed en cas de récession ou lorsque l’inflation est préoccupante. Par exemple, la fin de la convertibilité du dollar en or date d’août 1971, ce qui pourrait expliquer pourquoi Richard Nixon a été amené à échanger régulièrement avec la Banque centrale durant cette période sans que cela implique qu’il ait fait pression.

Ainsi, le défi du chercheur est d’identifier si un fort taux de rencontres est synonyme d’injonctions de la Maison Blanche à la Fed d’amender sa politique monétaire.

C’est pourquoi, en plus du journal intime d’Arthur Burns, les célèbres "Nixon Tapes" ont fait l’objet d’analyses minutieuses dans la littérature académique. "Tu penses, en ce qui concerne Arthur (Burns) et la masse monétaire, qu’on a poussé ça aussi loin qu’on pouvait maintenant, n’est-ce pas ? Je veux dire, en ce qui concerne mon influence sur lui, c’est ça que je demande vraiment", rapportent ces écoutes où Richard Nixon s’adresse à son conseiller George Shultz. Les économistes ont également passé au peigne fin les votes du Comité de politique monétaire (FOMC) avant et après la réélection du républicain ainsi que les comptes rendus de ses réunions - une proportion rarissime de membres du FOMC s’oppose alors à la politique d’assouplissement d’Arthur Burns.

L’ensemble de ces éléments plaiderait pour la thèse selon laquelle le patron de la Fed aurait été sous la coupe du président des Etats-Unis à cette époque, le fort taux de rencontres ne serait donc pas fortuit.

L’étude montre que cette séquence politique aurait eu des effets mesurables. En quatre ans, le niveau général des prix finit par être supérieur de 5 % à ce qu’il aurait été sans ces pressions, affirme Thomas Drechsel grâce à une modélisation économétrique. Et si l’on prolonge la logique, l’étude estime qu’une pression de la moitié de celle exercée par Richard Nixon sur six mois peut produire une hausse des prix de plus de 8 % sur une décennie comparativement à un scénario sans pressions. De plus, cette stratégie politique ne générerait pas le gain économique espéré. L’étude trouve même un léger effet négatif sur la croissance. Il convient de noter que la réaction de l’inflation mesurée par Thomas Drechsel est bien supérieure à celle qui aurait lieu dans le cadre d’un assouplissement monétaire ordinaire (rapport de 1 à 5).

En fait, il se trouve qu’à la lecture de la presse de l’époque, le chercheur fait valoir que ces pressions de Richard Nixon étaient perçues par les agents économiques. Or, cela aurait entraîné un accroissement plus puissant de leurs anticipations d’inflation que lors d’un assouplissement normal du fait que ce glissement ait été nourri par des craintes quant à la crédibilité de la Fed. In fine, l’inflation aurait donc été plus forte et plus persistante.

L’étude met en avant d’autres épisodes de pressions politiques. Dans les années 60, Lyndon Johnson reçoit fréquemment le président de la Fed, William McChesney Martin, dans son ranch au Texas. À l’occasion d’un échange sensiblement tendu, on raconte que Lyndon Johnson l’aurait plaqué contre un mur pour lui reprocher le resserrement monétaire en plein conflit militaire. "Nos enfants meurent au Vietnam et Bill Martin n’en a que faire !", lui aurait-il lancé.

Une rupture semble s’être opérée depuis la nomination de Paul Volcker à la tête de la Fed en 1979 par Jimmy Carter. Ronald Reagan le maintiendra en poste. Les contacts avec la Maison Blanche deviennent plus rares, plus codifiés, alors que Paul Volcker terrasse le dragon inflationniste en augmentant le taux d’intérêt directeur de 1000 points de base, causant deux récessions en deux ans et une hausse de 4,5 points du taux de chômage ce qui le porta à un niveau inédit.

Pendant les mandats de George H.W. Bush puis de Bill Clinton, on ne recense que très peu d’interactions avec la Fed. "Cette période coïncide avec une conviction, partagée à la fois par les présidents républicains et démocrates, en faveur des bienfaits de l’indépendance de la banque centrale. Cette attitude est parfois appelée la "doctrine Rubin", du nom de Robert Rubin, secrétaire au Trésor sous la présidence de Bill Clinton. Sans surprise, c’est également à cette époque que la recherche académique sur les cibles explicites d’inflation commence à se développer", explique Thomas Drechsel. Les présidences de George W. Bush et Barack Obama en seront la continuité.

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