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L’État en renfort d’Eutelsat dans la bataille de l’orbite basse / Soutien militaire et levée de fonds pour sécuriser la trajectoire
C’est une séquence soigneusement orchestrée qu’a vécue Eutelsat en l’espace de 48 heures. Mercredi 18 juin, l’opérateur satellitaire a annoncé au Salon du Bourget la signature d’un contrat-cadre de dix ans avec le ministère des Armées, pour un montant maximal d’un milliard d’euros. Dès le lendemain, il dévoilait une très attendue augmentation de capital de 1,35 milliard d’euros. Une opération de refinancement d’envergure, soutenue par l’État français et plusieurs actionnaires stratégiques, rendue possible par le soutien militaire obtenu, et devenue indispensable au regard des investissements à venir.
Ce double mouvement répond d’abord à un impératif stratégique national. Dans un contexte géopolitique tendu, alors que les constellations de satellites sont devenues un instrument critique de souveraineté, le contrat signé avec les armées françaises répond à la nécessité pour la France de se doter de moyens propres et sécurisés de communication. L’orbite basse, cœur de la nouvelle guerre des télécommunications, reste dominée par des opérateurs non-européens.
OneWeb, l’atout européen face à Starlink
Starlink, filiale de SpaceX (États-Unis), est aujourd’hui le leader incontesté des constellations de satellites en orbite basse pour l’accès à Internet haut débit. Sa constellation dépasse les 7 100 satellites opérationnels et, rien que le mois dernier, SpaceX a envoyé 398 satellites Starlink en orbite, avec des lancements hebdomadaires depuis ses ports spatiaux. La Chine déploie sa propre méga-constellation, Guowang, qui vise à mettre en orbite près de 13 000 satellites pour fournir une couverture Internet mondiale depuis l’orbite basse. Et si son envergure reste modeste en comparaison, Eutelsat, avec sa constellation OneWeb, représente aujourd’hui la seule alternative européenne crédible face à Starlink.
Dans ce contexte, le contrat signé avec les armées françaises dans le cadre du projet NEXUS offre à l’opérateur une vitrine stratégique de premier plan. Acronyme de "Neo-Espace pour de multiples Usages Sécurisés", NEXUS désigne un programme porté par le ministère des Armées visant à combiner, dans une logique duale, des capacités civiles et militaires. L’accord-cadre de dix ans conclu avec Eutelsat en constitue la première concrétisation. Il prévoit l’usage prioritaire de la constellation OneWeb pour les communications militaires, l’hébergement de missions auxiliaires et l’adaptation technologique de la constellation aux besoins des forces armées.
Un coup stratégique bien synchronisé
Cette signature tombe à point nommé. "C’est un contrat idéal pour lancer une opération", souligne le cabinet Oddo BHF, en référence à la recapitalisation du groupe. Car derrière son importance stratégique, l’accord avec les armées françaises agit aussi comme un levier financier décisif. En doublant quasiment le carnet de commandes de OneWeb, il crédibilise la trajectoire commerciale d’Eutelsat, qui vise désormais 300 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel pour sa constellation à l’horizon 2027, contre 120 millions aujourd’hui.
Et dans la foulée, un projet de renforcement majeur des fonds propres est donc lancé, à hauteur de 1,35 milliard d’euros, soit l’équivalent de la capitalisation boursière actuelle du groupe. L’opération se déroulera en deux temps : une première augmentation de capital réservée à quatre actionnaires stratégiques, puis une seconde avec maintien du droit préférentiel de souscription.
À l’issue de ces deux levées de fonds prévues pour être bouclées d’ici fin 2025, l’État français détiendra 29,99 % du capital d’Eutelsat, devant Bharti Space - filiale du conglomérat indien éponyme et ancien pilier du sauvetage de OneWeb en 2020 - avec 18,70 %, CMA CGM (7,81 %) et le Fonds Stratégique de Participations (5,22 %). Ces actionnaires resteront des soutiens clés du groupe. Des discussions sont également en cours avec d'autres investisseurs, dont le gouvernement britannique.
Désendettement salutaire
Objectif : assainir la structure financière du groupe, en ramenant son endettement de 2,6 milliards d’euros fin 2024-2025 à 1,7 milliard un an plus tard. Le ratio d’endettement net sur EBITDA, aujourd’hui proche de 4 fois, serait ainsi réduit à 2,5 fois, un niveau plus compatible avec les standards du secteur et la recherche de financements à long terme.
De fait, "le risque de restructuration forcée de dette s’éloigne : cette recapitalisation va réussir et est assez importante pour rassurer les créanciers et se refinancer les prochaines années", souligne Oddo BHF. Retrouver l’accès aux marchés de financement sera crucial pour accompagner la transformation du modèle économique.
Car au-delà du désendettement immédiat, cette opération vise aussi à sécuriser les investissements à venir dans l’orbite basse - notamment le renouvellement de la constellation OneWeb, avec une deuxième génération de satellites prévue à partir de 2026. Elle doit également permettre à Eutelsat d’honorer ses engagements dans le cadre d’IRIS², le programme européen de constellation souveraine lancé fin 2022, pour lequel l’opérateur a été retenu comme principal acteur privé au sein du consortium piloté par l’Union européenne.
Entrée remarquée pour Jean-François Fallacher
Un grand pas vient d’être franchi, mais plusieurs étapes restent à accomplir. Côté financement, si l’augmentation de capital réservée de 716 millions d’euros est entièrement sécurisée, celle avec maintien du droit préférentiel de souscription (634 millions) ne l’est pour l’instant qu’à hauteur de la quote-part des actionnaires déjà engagés. Ces derniers - l’État français, Bharti, CMA CGM et le FSP - ont confirmé leur intention d’y participer, mais uniquement au prorata de leur future participation. En l’absence de souscription complémentaire, un solde estimé à environ 250 millions d’euros reste donc à sécuriser.
Sur le plan commercial également, des défis demeurent. Le contrat avec l’armée française constitue une avancée déterminante, mais, comme le souligne Oddo BHF, "il faut encore signer des contrats majeurs en dehors de sa zone de confort (Orange et l’État français)". Et ce, dans un contexte de compétition mondiale intense autour de l’orbite basse, où chaque acteur cherche à étendre sa sphère d’influence et à garantir sa souveraineté numérique.
Avec cette double annonce, Eutelsat amorce en tout cas un tournant décisif. Le contrat militaire et la recapitalisation lui offrent une fenêtre d’opportunité pour restaurer sa trajectoire et sécuriser ses ambitions. Jean-François Fallacher, arrivé début juin, signe ainsi une entrée remarquée et trouve dès ses premières semaines les moyens de remettre Eutelsat sur orbite.
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