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éditorial / Yves de Kerdrel

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Yves de Kerdrel

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Tremblements
par Yves de Kerdrel

Les mesures fiscales adoptées aux États-Unis, qui vont creuser le déficit américain, ne sont pas du goût des investisseurs. D’autant plus que Moody’s vient de déclasser la dette américaine. De ce côté-ci de l’Atlantique, les peurs refont surface en raison du risque d’incompatibilité du bazooka budgétaire allemand avec les règles européennes et surtout à cause de l’inquiétude manifestée par les économistes du FMI à l’égard des comptes publics français.

25/05/2025 - 06:30 Temps Lecture 10 mn.

La période actuelle marquée par les multiples craintes aussi bien géopolitiques qu’économiques ou financières oblige une fois encore à convoquer Shakespeare : et le fameux couplet adressé par Lady Anne aux gardes de Richard III : "Quoi, vous tremblez ? Vous avez tous peur ?". La semaine passée a été marquée par de nouvelles manifestations d’inquiétude de la part des investisseurs mondiaux, à l’égard de ce qui a toujours constitué une valeur refuge par excellence : la dette américaine.

La décision de l’agence de notation Moody’s de déclasser la note attribuée à la principale dette souveraine de la planète est tombée d’autant plus mal que la Chambre des représentants – après avoir un moment rechigné – a voté la loi fiscale tant souhaitée par Donald Trump, mais qui va creuser le déficit budgétaire américain bien au-delà du seuil déjà très élevé de 6 % du PIB. Le coût du paquet adopté par les parlementaires américains – qui comprend notamment des baisses d’impôts - s’élève au bas mot à 3 800 milliards de dollars sur les dix prochaines années. Mais plusieurs experts évoquent une aggravation cumulée du déficit budgétaire correspondant à un montant de 5 200 milliards de dollars. Selon Moody’s la dette américaine (actuellement 37 000 milliards de dollars) pourrait représenter dans dix ans environ 134 % de la richesse nationale des États-Unis.

 

Stress financier et boursier

 

La conjugaison de ces différents éléments a perturbé les investisseurs internationaux qui voient dans l’explosion de la dette des États-Unis "l’enfer" par excellence, pour reprendre un terme très shakespearien. Le rendement des obligations du Trésor à 30 ans a donc dépassé les 5 %, insufflant un peu réalité économique à la politique budgétaire de Donald Trump. Et il n’est plus exceptionnel de lire des notes d’analystes ou des commentaires d’économistes se demandant s’il est bien sage de prêter de l’argent aux États-Unis. Le dollar a souffert des mêmes inquiétudes s’établissant en fin de semaine autour de 1,14 dollar pour un euro 1,02 dollar le jour de l’intronisation de Donald Trump.

Ce stress financier et boursier fait écho à celui que les marchés ont ressenti après les annonces du 2 avril concernant l’instauration des tarifs douaniers. Et c’est bien à ce moment-là la forte tension sur les rendements des bons du trésor qui avait amené le président américain à faire marche arrière sur ses annonces frappant les importations. Car la hausse des rendements menace non seulement de freiner la croissance économique – car elle se traduit par une hausse des coûts d’emprunt pour tous les biens, des logements aux voitures – mais aussi d’accélérer la détérioration des finances publiques.

 

Les inquiétudes du FMI

 

En France aussi, certains commencent à ressentir certains frissons. Notamment à la lecture du compte rendu de la mission que le Fonds monétaire international (FMI) a menée en France du 12 au 22 mai. Si le résumé publié en introduction n’est pas dramatique et souligne simplement qu’il est "crucial d’avancer sur l’agenda de réformes structurelles pour stimuler la productivité et faciliter la consolidation des finances publiques" la lecture in extenso de ce document est nettement plus inquiétante.

Passons sur les perspectives économiques qui amènent le FMI à ne tabler que sur une croissance de 0,6 % pour cette année, là où le gouvernement et la Banque de France anticipent toujours un rythme de croissance de 0,7 %. S’agissant de 2026, le FMI escompte une progression de 1 % de notre PIB alors que la Banque de France espère, de son côté, une amélioration de 1,2 %. Cette faible croissance est un sujet qui amène les économistes venus de Washington à rappeler que "les réformes macrostructurelles peuvent jouer un rôle crucial pour soutenir le potentiel de production, tout en facilitant les efforts de consolidation budgétaire. Par exemple, une augmentation de 0,3 point de pourcentage de la croissance potentielle du PIB pourrait contribuer à réduire la dette publique de près de 10 % du PIB à long terme."

 

La nécessité d’un ajustement structurel important

 

Mais ce sont, naturellement, les propos de ces économistes sur la trajectoire des finances publiques qui ont été les plus décryptés et commentés. Clairement le FMI ne prend pas au sérieux notre capacité à respecter, cette année, l’objectif d’un déficit budgétaire représentant 5,4 % du PIB. Pour l’institution de Washington "sans l’adoption de mesures additionnelles significatives, ce déficit resterait autour de 6 % du PIB à moyen terme et la dette publique continuerait d’augmenter jusqu’en 2030"

Au-delà du simple constat les économistes recommandent donc un ajustement structurel important de 1,1 % du PIB en 2026, suivi d’environ 0,9 % du PIB par an en moyenne à moyen terme. Cette trajectoire permettrait à la France de sortir de la procédure de déficit excessif d’ici fin 2029, conformément à l’objectif fixé par les pouvoirs publics. L’application d’un tel remède – sans doute amer - réduirait nettement les risques à moyen terme, permettant à la France d’atteindre le solde primaire stabilisant sa dette en 2027.

 

L’efficience des dépenses publiques en question

 

S’agissant des mesures concrètes à prendre afin de réduire le déficit, les économistes du FMI ne plaident pas pour des mesures fiscales, rappelant que "le niveau élevé d’imposition de la France implique qu’un redressement continu des finances publiques de l’ampleur de l’effort prévu dans le plan à moyen terme de la France, qui passerait uniquement par la fiscalité, pèserait sur la confiance des entreprises, la consommation des ménages et le potentiel de croissance."

Reste donc le sujet des dépenses publiques qu’il s’agit de "rationaliser" et de rendre plus efficientes. La notion d’efficience a été soulignée à plusieurs reprises par le Gouverneur de la Banque de France, s’appuyant sur des travaux de France Stratégie. Cette notion, on a pu la toucher du doigt au cours des derniers jours en lisant le passionnant rapport de la Cour des comptes sur l’enseignement primaire. Les sages de la rue Cambon y soulignent que malgré un investissement public conséquent (55,1 milliards d’euros en 2023), les résultats des élèves français en CM1 restent préoccupants, notamment en mathématiques, domaine dans lequel la France se classe dernière parmi les pays de l’Union européenne et avant-dernière au sein de l’OCDE…

 

Améliorer le ciblage des prestations sociales

 

Nos amis du FMI rappellent donc que "l’élargissement prévu des revues de dépenses et les efforts pour minimiser les enchevêtrements entre les différents niveaux administratifs, y compris au sein des collectivités territoriales, peuvent contribuer à rationaliser la dépense publique en s’attaquant aux dépenses inefficientes et à la lourdeur administrative. En outre, il existe des marges pour améliorer le ciblage des prestations sociales, y compris en examinant l’éligibilité et la durée d’indemnisation des prestations d’assurance chômage, pour mieux cibler les politiques actives sur le marché du travail ainsi que pour simplifier et harmoniser les régimes de retraite, tout en garantissant l’équilibre du système dans la continuité de la réforme de 2023"

Enfin, le FMI souligne que la fragmentation politique et les tensions sociales pourraient retarder les efforts de consolidation budgétaire et les réformes. Ce qui pèserait davantage sur la confiance et les perspectives économiques et augmenterait les risques budgétaires. À l’inverse, l’apaisement des tensions commerciales et une relance de la dynamique des réformes structurelles pourraient améliorer les perspectives de croissance à moyen terme. Il ne faut pas trop y compter. L’absence de majorité à l’Assemblée nationale, l’immobilisme propre à François Bayrou et le climat de plus en plus électrique entre l’Élysée et Matignon concourent à plonger le pays dans une forme d’engourdissement qui se paiera cher lorsque le FMI passera des recommandations aux injonctions.

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