Macro-économie / Taux
Macro-économie / Taux
L'année 2025 vue par... Florence Pisani /
Cheffe économiste de Candriam
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ?
La croissance de la zone va rester faible. Certes les conditions de crédits ont cessé de se durcir, mais dans un contexte de demande atone, les entreprises ont peu de raisons d’accélérer leurs investissements : dans les quatre grandes économies de la zone au moins, l’investissement en équipement et droits de propriété intellectuelle ne progresse d’ailleurs déjà plus. Surtout, malgré les gains de pouvoir d’achat permis notamment par la désinflation, la consommation peine à accélérer : avec le tassement des créations d’emplois et, dans les deux plus grandes économies de la zone au moins, une situation politique incertaine, la consommation a peu de chance de réaccélérer fortement. L’orientation restrictive des politiques budgétaires pèsera aussi sur la croissance en 2025.
Dans ce contexte, la zone euro est particulièrement vulnérable aux tensions géopolitiques et notamment à une guerre commerciale avec les Etats-Unis : une hausse des droits de douane de 60 % sur la Chine et 10 % sur l’ensemble des autres économies rapprocherait dangereusement l’Europe de la récession. L’économie allemande serait plus affectée que la moyenne et perdrait un point de croissance. Surtout, même si l’Europe tentait de négocier et que l’Administration Trump ne relevait pas ses droits de douane, l’incertitude n’en poussera pas moins les entreprises à l’attentisme tant en matière d’investissement que de recrutements. Dans tous les cas, la direction de la politique monétaire est claire : la BCE a toutes raisons de continuer à baisser ses taux !
Engluée dans une crise immobilière, l'économie chinoise est enferrée dans les difficultés depuis de nombreux trimestres, estimez-vous que le récent déploiement d’un nouvel ensemble de mesures budgétaires, monétaires et réglementaires sera de nature à les terrasser ?
Les mesures annoncées à grand renfort de communication en septembre dernier couvrent un large éventail de domaines (politique monétaire, marché du logement, marché des actions ou encore secteur bancaire…), mais sans véritable changement de politique. Ces mesures visent surtout à éviter une nouvelle dégradation de la situation et ne suffiront pas à ranimer durablement la croissance. Elles permettront par exemple d’aider les collectivités locales dont la situation financière s’est fortement détériorée en raison de l’essoufflement des ventes de terrains et d’éviter que la baisse de leurs dépenses ne freine plus encore l’activité. Les mesures de soutien plus direct aux ménages évoquées dans la presse, celles en particulier pour les ménages dont les revenus sont les plus faibles, pourraient stimuler un peu l’activité à court terme, mais ne sont pas non plus suffisantes pour inverser durablement les forces déflationnistes.
L'économie chinoise souffre d'un excès d'épargne privée : la confiance des ménages est déprimée, le taux de chômage des jeunes, des plus diplômés en particulier, ne cesse de monter et le pays ne parvient plus à absorber l’énorme masse d’épargne qui s’y dégage chaque année. Ce "trop plein d’épargne" avait, pour un temps au moins, trouvé sa contrepartie dans un vaste programme d’investissements en infrastructures, largement financé par les collectivités locales. La baisse de leurs recettes budgétaires, liées notamment à la chute des ventes de terrains, limite désormais leur capacité à financer des projets d’infrastructures. Le gouvernement a ensuite tenté de "canaliser" l’excédent d’épargne vers le financement de projets industriels d’avenir (panneaux solaires, batteries, véhicules électriques…), mais faute d’une demande intérieure suffisante, la Chine a très vite été confrontée à des surcapacités… et a dû chercher à l’extérieur un débouché à sa production.
Là encore toutefois, les limites de cette stratégie sont vite devenues manifestes : les principaux partenaires commerciaux de la Chine relèvent les uns après les autres leurs barrières douanières. L’excès d'épargne privée ne peut plus aujourd’hui qu’être absorbée par le gouvernement… d’où la hausse continue du poids de la dette publique dans le PIB. Tant que les ménages continueront à avoir un taux d’épargne élevé, tant que les autorités ne rééquilibreront pas la croissance en faveur de la consommation, la croissance chinoise a toutes chances de rester décevante.
A cet égard, le virage esquissé lors de la Conférence du Parti du 12 décembre est plus prometteur : il va dans une direction que les autorités refusaient d’emprunter jusqu’ici. En faisant de "l’augmentation vigoureuse de la consommation" et de la stimulation de la demande intérieure une priorité, les autorités semblent vouloir placer l’économie chinoise sur une trajectoire plus équilibrée. Elles proposent en particulier d’étendre et d’améliorer le système de protection sociale (santé et retraites). Y parvenir prendra toutefois du temps… En 2025, la croissance a donc toutes chances de rester inférieure à 5 %… surtout si les tensions commerciales avec les États-Unis se renforcent.
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