Macro-économie / Taux
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L'année 2025 vue par... Sylvain Broyer /
Chef économiste EMEA de S&P Global Ratings
Quel est votre scénario de croissance en Europe et en France pour 2025 ? De quelle manière les risques géopolitiques (Ukraine, Moyen-Orient, nouvelle administration Trump, élections fédérales allemandes) sont-ils susceptibles d’affecter vos prévisions ?
Nous anticipons une croissance un peu plus ferme en 2025, toujours tirée par la progression des revenus réels, mais cette fois-ci moins freinée par le niveau des taux d’intérêt qui seront appliqués par les banques centrales. Le PIB de la zone euro pourrait ainsi progresser de 1,2% l’année prochaine, contre 0,8% cette année. En France, nous attendons une croissance stable de 1%, pour ces mêmes motifs, mais avec un peu moins d’élan que chez nos voisins, en raison du contrecoup des J.O. et du climat politique.
Cela dit, de multiples pivots politiques, dont trois se prendront en début d’année, rendent ces perspectives très largement incertaines.
On ne sait toujours pas si les tensions géopolitiques en Ukraine et au Moyen-Orient s’apaiseront. On ne sait pas grand-chose des politiques qui seront effectivement menées par la nouvelle administration américaine. A quel degré les mesures commerciales, migratoires et fiscales évoquées par Donald Trump lors de sa campagne seront-elles appliquées ? Et quand ? Que sera la réaction des partenaires commerciaux ? Au même moment, l’Union européenne adopte une nouvelle gouvernance : une nouvelle Commission, une nouvelle présidence tournante de l’UE et un nouveau président du Conseil. Jusqu’où l’Europe voudra-t-elle appliquer les mesures préconisées dans les rapports Noyer, Letta et Draghi en matière de défense, de marché unique et d’union des marchés de capitaux ?
Enfin, que fera vraiment l’Allemagne ? Les sondages ne laissent en effet guère de place au doute quant à l’identité du prochain chancelier. Le programme fondamental publié par son parti cette année est pro-européen, favorable à la déréglementation, à des dépenses militaires plus importantes et à l'utilisation de l'énergie nucléaire. La CDU entretient traditionnellement des liens étroits avec les États-Unis : Friedrich Merz a même présidé le "Pont Atlantique" pendant dix ans. Mais à quel point souhaitera-t-il assouplir le frein constitutionnel à l’endettement ? Et avec qui gouvernera-t-il ?
Faut-il s'attendre à une divergence marquée entre les politiques monétaires menées par la Banque centrale européenne et la Réserve fédérale américaine ?
Probablement, oui, et surtout en première partie d´année 2025. L’économie américaine refuse toujours d’atterrir. Sa croissance reste plus forte qu’attendue et les mesures qui pourront potentiellement être prises par la future administration américaine pourraient renforcer les pressions inflationnistes. La Fed n’est donc pas vraiment pressée de baisser les taux. Nous n’anticipons pas plus de quatre baisses d’un quart de point des taux Fed Funds d’ici décembre 2025, réparties sur l’ensemble de l’année.
En revanche, nous attendons que la BCE accélère le mouvement et abaisse ses taux directeurs lors des trois prochaines réunions du conseil (y compris celle de décembre 2024) de ce côté-ci de l’Atlantique. Même si des risques inflationnistes à moyen terme perdurent, le refroidissement du marché du travail devrait contenir ces risques, d'autant que la zone euro est en proie à une crise de confiance. Quel que soit l’indicateur que l’on regarde, la confiance est inférieure à sa moyenne, alors même que les fondamentaux économiques se sont redressés. C’est une anomalie. La faible confiance pourrait même entraver la reprise en cours et amoindrir l’effet des baisses de taux déjà accordées par la BCE. Elle doit agir plus rapidement.
En raison de ces divergences de politiques monétaires, nous n’anticipons plus un retour de l’euro à sa valeur fondamentale contre le dollar (soit environ 1,14) avant 2026. A court terme, des annonces politiques fortes aux US pourraient même faire tester la parité. Toutefois, les incertitudes politiques amoindrissent la visibilité sur les prévisions de change.
L’année 2024 a été celle des rapports Draghi, Noyer, Letta et du constat du décrochage de l’Europe. Quelles sont les mesures d’urgence à prendre au niveau européen pour renverser la vapeur et sortir le Vieux continent de la tenaille USA-Chine ?
Il n’y a pas de solution miracle permettant à l’Europe de combler instantanément son déficit de compétitivité et de rattraper son retard technologique par rapport aux États-Unis et à la Chine. Ce retard s’accumule depuis plus de dix ans. Cela dit, le diagnostic établi cette année par ces trois rapports sur la "maladie" européenne est juste. Les priorités politiques qui en découlent sont claires. Le programme stratégique publié par le Conseil européen pour le cycle institutionnel 2024-2029 en est un bon exemple. En ce qui concerne la compétitivité, tout le monde s’accorde sur la nécessité d'assouplir les réglementations européennes et d’approfondir le marché unique. Unifier le marché de l’énergie pour en réduire le coût, car il est probable que l’Europe reste importateur net. Unifier les marchés de capitaux, car leur sous-développement et leur fragmentation empêchent l’épargne abondante des Européens de financer l’innovation et les PME de façon adéquate.
Une allocation plus efficace de l’épargne est définitivement une solution pour rattraper notre retard de croissance par rapport aux États-Unis. Rappelons que l’Europe exporte quelque 700 milliards d’euros des richesses que son économie génère, dont une partie est destinée au financement des États-Unis, au lieu de les investir chez elle. Nos exportations d’épargne rendent le capital plus cher en Europe qu’outre-Atlantique ; un surcoût de 200 points de base en ce qui concerne le capital-actions, alors que les taux directeurs sont plus bas chez nous !
En plus d’avoir failli à anticiper la dégradation sensible de ses finances publiques en 2023 et 2024, la France pourrait durablement évoluer dans une situation politique instable. Doit-elle redouter une crise de confiance sur les marchés obligataires à brève échéance ?
Il ne faut certainement pas sous-estimer ce risque. Si la France se finance facilement sur les marchés, c’est parce qu’elle a su gagner la confiance des investisseurs étrangers. Ils détiennent aujourd’hui un peu plus de la moitié de l’encours de dette publique française. Cette confiance a été longue à gagner, et de nombreux facteurs y ont contribué : le degré de développement et de sophistication de l’économie française, son appartenance à l’union européenne et à la zone euro. La stabilité du système politique et la prévisibilité budgétaire en font partie.
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