Les créanciers senior dans le collimateur
L'idée de faire participer les créanciers senior aux sauvetages des banques fait doucement son chemin en Europe même si beaucoup soulignent les risques de telles procédures.
A deux jours des élections en Irlande, les créanciers des banques sont au coeur des débats. Les créanciers subordonnés ont déjà été mis à contribution lors du sauvetage des banques mais les regards se tournent désormais vers les détenteurs de dette senior. Les politiques européens s'inquiètent cependant de ce type de restructurations ou bail-in. Elles pourraient faire plus de mal que de bien.
En décembre, l'ex-tigre Celtique a adopté une loi qui permet à son gouvernement de contraindre les créanciers subordonnés à prendre leurs pertes. Ceux d'Anglo Irish Bank, Bank of Ireland et Allied Irish Bank ont ainsi dû manger leur chapeau. Jusque là protégés, les détenteurs de dette senior sont maintenant dans le viseur des politiques. Michael Noonan, du parti d'opposition Fine Gael, qui a de bonnes chances de devenir ministres des finances, a plaidé pour que le gouvernement puisse restructurer unilatéralement les dettes bancaires.
Les autorités danoises ont d'ores et déjà opté pour cette option. Au début du mois, la banque Amagerbanken a été reprise par l'Etat. Alors qu'ils bénéficiaient jusque là d'une garantie totale de l'Etat, certains déposants et les créanciers seniors devraient se voir imposer un rabais de près de 41%.
Les autorités européennes ont pour l'instant catégoriquement rejeté l'idée que l'Irlande adopte un tel régime. Bien que la Commission travaille actuellement sur cette question, le commissaire européen aux affaires économiques, Olli Rehn, a affirmé la semaine dernière que pour les membres de l'Eurogroupe, il n'était pas question que l'Irlande y ait recours aujourd'hui. "Nous voulons éviter tout type de contagion". D'autant que les sommes en jeu sont importantes: on parle de 20 milliards d'euros de dette senior.
En cas d'implication des créanciers seniors, le coût de financement des banques augmenterait logiquement. Les agences de notation comme Moody's ne s'y sont pas trompées qui ont dégradé cette catégorie de dette des banques danoises et allemandes. D'ores et déjà, "avec le bail-in, le marché prend conscience que sur les dettes lower tier two, le risque est plus important, sur les dettes senior il y a toujours une ambiguïté ", explique Patrick Goux, analyste chez Groupama AM. Et d'ajouter : "le problème concernant le bail-in c'est le timing : on est encore dans une période où la situation sur le marché est assez tendue, ce n'est pas le moment de le faire ".
Certains redoutent pourtant des conséquences beaucoup plus sérieuses. "Impliquer les créanciers senior conduirait à l'inverse à paralyser immédiatement le fonctionnement de la banque ("run des déposants", paralysie de l'interbancaire) et à provoquer sa chute à la première rumeur de crise fondée ou non", notent Jean-François Lepetit et Thierry Dissaux dans un rapport remis au gouvernement sur cette question. Et d'ajouter qu'il y aurait un risque fort "d'étiolement de la dette de marché senior, essentielle au financement des banques, au profit des instruments sécurisés (covered bonds) ou de la sortie de bilan (titrisations)".
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