Les bouffées d'angoisse de Bruno Le Maire sont-elles vraiment justifiées ?
L'information a failli passer inaperçue. Le Haut Conseil de Stabilité Financière (HCSF), qui s’est réuni hier pour sa dix-septième séance, sous la présidence de Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances a adopté la proposition du Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, de relever le taux du coussin contracyclique de manière modérée à 0,25 %. De quoi s'agit-il vraiment ?
Le Haut conseil de stabilité financière (HCSF) est présidé de manière statutaire par le ministre de l'Economie, et compte comme membres : François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, Bernard Delas, vice-président de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, Robert Ophèle, président de l’Autorité des marchés financiers, Patrick de Cambourg, président de l’Autorité des normes comptables, Agnès Bénassy-Quéré, présidente du Conseil d'Analyse économique, Raphaëlle Bellando, professeur de sciences économiques à l’université d’Orléans et Hélène Rey, membre de la Commission économique de la Nation depuis 2012.
Cette instance a donc décidé hier d'imposer aux banques une surcharge de 0,25% en fonds propres pour leurs activités de crédit en France afin de contenir les risques liés à la forte hausse de l'endettement du secteur privé en cas de retournement de cycle. Selon les informations de WanSquare, recueillies dans l'entourage de Bruno Le Maire, on souligne que les banques françaises présentant toutes un niveau de fonds propres au-dessus des exigences réglementaires et ce, dans une proportion supérieure à la surcharge en question, elles ne seront pas obligées de lever des capitaux pour s'y conformer. Il s'agit donc d'un avertissement de pure forme.
D'ailleurs le HCSF a précisé que l'activation de ce coussin de fonds propres contra-cyclique, qui constitue une disposition prévue par les directives européennes entrées en vigueur depuis la crise, portera sur 0,25% des actifs pondérés par les risques sur les expositions françaises des banques. Celles-ci auront donc douze mois à compter du 1 er juillet pour appliquer cette surcharge décidée sur recommandation du gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau.
Préoccupé par la progression rapide des crédits au secteur privé, le HCSF, qui se réunit tous les trimestres, avait décidé fin 2017 de limiter l'exposition des six plus grandes banques françaises vis-à-vis des grandes entreprises les plus endettées à l'équivalent de 5% de leurs fonds propres, une mesure qui entrera en vigueur également au 1 er juillet. L'inquiétude des autorités financières tient à ce que la dette privée française représente désormais 130,2% du PIB (à fin 2017), soit le niveau le plus élevé des grands pays de la zone euro. Et la progression du crédit aux acteurs privés a encore atteint 5,5% au premier trimestre en France, un rythme sans rapport avec la croissance de l'économie.
La forte hausse de l'endettement - privé comme public - partout dans le monde inquiète. Et c'est naturellement le job du Gouverneur de la Banque de France, qui dispose de toutes les données sur les demandes de crédit dans notre pays, de tirer éventuellement la sonnette d'alarme. Mais quand François Villeroy de Galhau s'exprime, il le fait en qualité de technicien et de plus haute autorité bancaire du pays. En revanche, lorsque Bruno Le Maire commence à évoquer, en tant que politique, que la France pourrait se rapprocher du sommet du cycle économique, alors qu'il y a un an il était en pleine euphorie, ses paroles ne sont pas neutres auprès des investisseurs. Surtout à deux jours d'une réunion décisive de la Réserve Fédérale. Le locataire de Bercy se défend de toute bouffée d'angoisse superflue en expliquant que : "la France a un cap solide et ne se livre pas à des légèretés qu'on paye toujours très cher le jour où la croissance est un peu moins forte"
Il reste que comme l'a très bien explicité Marie-Anne Barbat-Layani, la directrice générale de la Fédération Bancaire "les banques ne comprennent pas" de telles déclarations et une mesure qui consiste à crier avant d'avoir mal. Avant d'ajouter : "Le crédit en France est particulièrement sûr, comme en attestent la baisse du coût du risque et un taux de crédit douteux très bas". Par ailleurs la solidité de l'économie se mesure aussi à la demande de crédits auxquelles les banques ne cessent de répondre pour soutenir l'investissement des entreprises. Enfin, en plus du parachute de sécurité que le HCSF vient de déployer il faut rappeler que le risque bancaire français est l'un des mieux maîtrisés. Il a été réduit de 20 % par rapport à 2015. Il représente 0,18% du total de bilan des banques. Enfin, en montant annuel, le coût du risque des banques équivaut à la Taxe Intérieure de Consommation des Produits Energétiques (TICPE) qui constitue la quatrième recette fiscale ou à 20 % de la totalité de l’Impôt sur les sociétés.
C'est dire si la fébrilité de Bruno Le Maire est sans doute largement exagérée à l'heure qu'il est, en dépit du gonflement du crédit. Et il ne faudrait pas que ses bouffées d'angoisse créent de l'anxiété auprès des investisseurs ou même auprès des entreprises sur le point d'investir. Au risque de créer un retournement du cycle économique bien avant qu'il ait normalement lieu.
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