Editorial d'Yves de Kerdrel

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Macron face aux poisons lents !

Après avoir réglé les deux problèmes de la rentrée avec le remplacement de Nicolas Hulot par François de Rugy et la poursuite du prélèvement à la source, Emmanuel Macron aborde une phase compliquée de son mandat marquée par deux poisons lents : l’affaire Benalla qui va rebondir avec la Commission d’Enquête du sénat et une impopularité croissante qui peut entraver ses réformes.

Selon les informations obtenues par WanSquare auprès de différents membres du gouvernement, l’atmosphère du dernier conseil des ministres, puis du séminaire gouvernemental qui le suivait était littéralement sinistre. Les ministres ont tous plus ou moins le sentiment que le départ de Nicolas Hulot enterre les ambitions de faire de la politique autrement, comme c’était le souhait d’Emmanuel Macron. Et le remaniement a minima avec la venue forcée de François de Rugy à l’Hôtel de Roquelaure, alors qu’il ne voulait pas quitter l’Hôtel de Lassay n’a pas apporté de réconfort aux ministres les plus déconcertés.

Bien sûr, il y a toujours les mêmes membres du gouvernement qui font le job et qui ne demandent jamais rien à personne. C’est le cas de Jean-Michel Blanquer qui a réussi une deuxième rentrée scolaire, avec plein de petites réformes et sans aucun accroc. C’est le cas d’Agnès Buzyn qui prépare le plan Hôpital, le plan pauvreté et la réforme des retraites, tout en étant très présente sur le terrain. Certes, elle aurait aimé se voire aidée par deux secrétaires d’état qui lui ont été refusés. Mais elle ne se plaint jamais. C’est le cas enfin de Muriel Pénicaud, qui travaille dur sur la réforme de l’allocation-chômage, mais qui n’hésite pas à rendre la parole pour soutenir le Président. Le point commun de ces trois ministres, c’est qu’ils sont issus de la société civile. Et pour eux, la culture de l’efficacité passe avant le culte de la personnalité.

Le retour de l’affaire Benalla

Il reste que, même si c’est bien triste pour le niveau de l’actualité politique, encore plus nivelée par le bas par les chaines d’information en continu, la semaine qui vient va être marquée, mercredi, par la reprise des travaux de la Commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla. La première personnalité convoquée est le chef de cabinet d’Emmanuel Macron, suivi par le commandant militaire du Palais, le Général de gendarmerie Bio-Farina, un très proche de François Hollande. A cela vont s’ajouter d’ici la fin du mois de septembre les premières auditions du fameux Alexandre Benalla par le juge d’instruction. Avec la litanie de procès-verbaux qui seront publiés aussitôt après dans certains journaux en dépit du secret de l’instruction.

Mediapart a déjà relancé le sujet de l’armoire forte, remplie d’armes qui avait disparu de l’appartement de Benalla en une nuit. D’autres s’interrogent sur la personnalité de celle avec qui il devait se marier en juillet au moment où l’affaire a explosé et dont on dit qu’elle serait partie à l’étranger alors que les fadettes téléphoniques la concernant la géolocalisent dans le seizième arrondissement et que son adresse mail abouti chez En Marche. Bref, ce climat, même s’il est secondaire, voire au niveau des pâquerettes, n’est pas serein pour le Président de la République.

Le défi de la réforme face à l’impopularité

D’autant qu’à cela s’ajoute le deuxième poison lent : sa chute vertigineuse dans les sondages. Trois enquêtes d’opinion se sont succédé cette semaine qui ont toutes les trois fait ressortir son niveau d’impopularité, au niveau, voire plus élevé que celui de François Hollande au même moment du quinquennat. Avec 31% de sondés (Elabe pour les Echos) qui lui accordent leur confiance pour affronter efficacement les problèmes qui se posent au pays, le président atteint un plus bas depuis le début de son quinquennat. La chute est particulièrement sévère chez des jeunes : moins 10 points auprès des personnes âgées de 18 à 24 ans (36%), moins huit points auprès des 25-34 ans (32%). Quant au Premier ministre, Édouard Philippe, il subit sa plus forte baisse (-8) et obtient une cote de confiance de 27%, soit le plus bas niveau depuis son arrivée à Matignon. C'est cinq points en-dessous de la cote de Jean-Marc Ayrault à pareille époque.

Comme l’a dit lui-même Emmanuel Macron à ses ministres dans le climat glacial du dernier conseil des ministres " il faut tenir ". Mais sa promesse, c’était réformer. Or toutes les expériences passées montrent qu’il est presque impossible de réformer lorsque l’on est impopulaire, alors qu’il est déjà difficile de le faire quand on est apprécié. Voilà pourquoi la loi Pacte, avec ses 1.000 pages de documents et ses 2.000 amendements, ne sera sans doute pas votée avant la fin de l’année, d’autant que le projet de loi de finances va vite occuper les esprits et les débats des parlementaires. Idem pour le plan hôpital d’Agnès Buzyn. Quant à la réforme constitutionnelle on n’en parle même plus au sein du secrétariat général du gouvernement qui tâche de mettre en ordre l’action de l’exécutif.

Le désarroi des députés En marche !

Le pire c’est que depuis la démission de Nicolas Hulot, Emmanuel Macron a construit au sein de son propre parti sa plus dangereuse opposition. Ils sont nombreux les députés à En Marche à " ne plus y croire " car la promesse initiale du " nouveau monde " leur parait abandonnée. Et ce n’est pas la personnalité de François de Rugy qui va permettre d’améliorer les choses. A cela s’ajoutent les débats pour sa succession au Perchoir qui sera tranchée peut-être dès demain. Il y a peu de suspense et Richard Ferrand qui rêve de l’Hôtel de Lassay, devrait pouvoir s’y installer en dépit d’une fronde des femmes députées. De fait Gilles Le Gendre qui se voyait devenir président du groupe En-Marche à l’Assemblée pourrait devoir s’incliner devant la président de la Commission des lois qui n’est plus intéressée par ces fonctions où elle a pris quelques coups.

Dans ce climat, le silence de l’opposition de droite républicaine est assourdissant. Laurent Wauquiez a mis plusieurs jours avant de prendre la parole dans différents médias audiovisuels. Aucun autre ténor n’est monté au créneau. Idem d’ailleurs pour l’extrême-droite. C’est encore une fois Jean-Luc Mélenchon qui s’est montré le plus percutant. Ce qui prévoit de nouveaux incidents de séance ou empoignades dès la reprise des débats parlementaires. Surtout si au Perchoir se tient Richard Ferrand qui est plus que jamais sous la coupe d’une information judiciaire.

Mauvaise surprise budgétaire

Au chapitre économique, la France a connu une mauvaise surprise cette semaine avec un déficit public revu à la hausse de 0,1 point pour 2016 et 2017 en raison du reclassement de SNCF Réseau comme administration publique et d'une nouvelle prise en compte de la recapitalisation du groupe nucléaire Orano par l'Etat, selon l'Insee. En vertu de ces nouvelles approches comptables, le déficit public français a atteint 3,5% et non 3,4% du produit intérieur brut (PIB) en 2016, et 2,7% du PIB en 2017 au lieu des 2,6% jusque-là annoncés, a précisé jeudi l'organisme public dans un communiqué.

D'après l'Insee, qui précise avoir procédé à ces réévaluations en accord avec l'institut européen des statistiques Eurostat, la dette publique française a ainsi atteint 2.188 milliards d'euros fin 2016 (soit 98,2% du PIB) et 2.257 milliards d'euros fin 2017 (soit 98,5% du PIB). Concernant Orano (ex-Areva), la recapitalisation du groupe nucléaire par l'Etat, décidée lors du quinquennat de François Hollande, a majoré le déficit notifié de 2,5 milliards d'euros en 2017, selon l'organisme public. Au total, l'Etat a injecté 4,8 milliards d'euros en 2017 dans la restructuration d'Areva. Mais une partie de cette somme n'avait jusque-là pas été intégrée au déficit par l'Insee, qui avait préféré la considérer comme une prise de participation. D'après l'organisme public, l'impact de la recapitalisation d'Areva a néanmoins été compensé par une nouvelle évaluation du solde des organismes de sécurité sociale et du compte d'affectation spéciale pour la transition énergétique.

Les menaces de Covéa sur Scor

Fin août, le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire a reconnu que la France ne tiendrait pas son objectif de 2,3% de déficit public en 2018, évoquant un chiffre aux alentours de 2,6% du PIB. En cause, selon lui : l'impact de la moindre croissance, qui pourrait peser à hauteur de 0,2 point de PIB, et l'impact de la dette de la SNCF Réseau, qui pourrait à nouveau accroître le déficit de 0,1 point au vu des résultats financiers de l'entreprise. Le classement de la SNCF Réseau dans la catégorie des administrations publiques, lié à ses recettes marchandes insuffisantes, devrait très probablement se poursuivre en 2018, confirme l'Insee dans son communiqué. Une hypothèse qui n'est pas à exclure non plus pour 2019, au grand dam de Bercy, qui doit déjà composer avec plusieurs contraintes -- dont la transformation du CICE en baisse de charges, qui coûtera 20 milliards d'euros à l'Etat -- dans son projet de budget.

Coté business l’actualité de la semaine a été marquée par l’OPA avortée de Covéa sur Scor, dont le groupe mutualiste détient 8 % et voit sa participation figée jusqu’au début 2019. C’est par un courrier simple que Denis Kessler s’est vu proposé une OPA à 43 euros le 24 août dernier. Ce qui l’a conduit à réunir le conseil élargi aux salariés et organisations syndicales le 30 août. Un conseil qui a rejeté l’offre à l’unanimité. L’affaire aurait pu en rester là. Mais Covéa a décidé de la rendre publique à la veille d’un investor Day de Scor et des journées de Monte-Carlo de la réassurance qui sont très importantes afin de reconduire les primes des grands comptes. L’Autorité des Marchés Financiers aurait été saisie du dossier, d’autant que le titre SCOR a curieusement grimpé juste avant le 24 août.

Xavier Niel prépare-t-il quelque chose ?

Cela illustre le problème consubstantiel aux groupes mutualistes ou coopératifs qui ont trop de fonds propres et qui sont prêts à faire des acquisitions sans avoir le moindre savoir-faire. C’est ce qui c’était passé avec le rachat du CIC, d’Indosuez, de LCL. Autant de grands noms de la finance qui ont quasiment disparu, car ils avaient des stratégies et des cultures d’entreprise incompatibles avec leurs acquéreurs. Le problème de cette opération avortée, c’est qu’elle fait désormais de Scor une cible sur le marché mondial. Heureusement les bons résultats du groupe, ses perspectives et son cours de bourse constituent sa meilleure parade anti-OPA.

L’autre actualité boursière de la semaine a résidé dans les mauvais résultats commerciaux de Free, qui ont accentué la chute du titre Iliad, avant d’entrainer un rebond surprise en fin de semaine. Il faut dire que beaucoup d’analystes évoquent désormais l'éventualité d'un retrait de la cote de l'opérateur télécoms dans le cadre de la réorganisation des participations de Xavier Niel, le fondateur et principal actionnaire du groupe.

Comme WanSquare l’avait révélé, Xavier Niel, le fondateur de la maison mère de l'opérateur Free, a transféré, en mai dernier, l'essentiel de sa participation dans le groupe de télécoms à HoldCo, une holding qu'il contrôle. Puis il a procédé au nantissement de 14 millions d’actions. Ce qui lui procure du cash. Selon les analystes d'Oddo BHF, le fondateur d'Iliad pourrait maintenant conduire un LBO (leverage buy-out), seul ou en association avec un fonds d'investissement, afin de racheter les minoritaires.

Les émergents victimes de la vigueur du dollar

Enfin le feuilleton Telecom Italia a rebondi avec une déclaration de Vivendi qui a exprimé, mercredi ses inquiétudes sur la situation de l'opérateur télécoms italien depuis que le fonds activiste Elliott a pris le contrôle de son conseil d'administration. Premier actionnaire de TIM avec 24% du capital, Vivendi reste toutefois convaincu de l'important potentiel de développement de l'ancien monopole des télécoms en Italie. Ce communiqué de Vivendi a été publié alors qu’un conseil d’administration de Telecom Italia est prévu demain pour répondre à la procédure d'appel d'offres de fréquences de téléphonie mobile de cinquième génération (5G) et alors que le titre atteint son plus bas niveau de l’année.

Du coté des marchés, en dehors de la pression des activistes, le climat est plutôt à la dégradation lente. Chacun à en tête le dixième anniversaire de la crise de 2008. Comme l’explique Benoit d’Angelin, ce sont les marchés émergents qui retiennent l'attention depuis plusieurs semaines. Avec des turbulences provenant d'un certain nombre de pays qui se répercutent sur d’autres catégories d'actifs. Même si le terme de " marchés émergents " regroupe une pléthore de pays aux perspectives économiques différentes et à divers stades du cycle économique, confrontés à des défis différents pour leurs économies, le dénominateur commun des turbulences des marchés émergents est la vigueur du dollar et la hausse potentielle des taux d’intérêt, qui nuit à la dette libellée en dollars de tous ces pays.

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